L’été SF – Radieux – Greg Egan

Cet été, je vous propose de revenir chaque semaine sur une œuvre de science-fiction. J’éviterai autant que possible les classiques absolus (Asimov, K. Dick et consorts), et axerai chacune de ces courtes chroniques sur un aspect  particulier qui, pour une raison ou pour une autre, m’a marqué. Il ne s’agira donc pas d’être érudit ou exhaustif, mais avant toute chose de vous donner envie de vous y plonger à votre tour !

Aujourd’hui, le recueil Radieux de Greg Egan, et plus particulièrement la nouvelle La plongée de Planck.

Singularités

Le trou noir est un objet céleste au champ gravitationnel si intense que rien ne peut s’en échapper. Il attire inévitablement et définitivement vers lui tout ce qui passe à sa portée : la matière, évidemment, mais aussi les rayonnements, comme la lumière. D’où son nom : il est appelé trou noir car la lumière ne pouvant s’en échapper, il demeure noir, ne renvoie aucune lumière. Il est invisible à nos yeux.

Souvent représenté comme une sorte de puits, le trou noir a en trois dimensions une forme sphérique. La circonférence de cette sphère est appelée l’horizon des événements, frontière au-delà de laquelle il n’est plus possible de faire demi-tour et d’échapper au trou noir. Au centre de cette sphère se trouve quelque chose dont on ne sait rien, une singularité, un point de masse infinie où le temps et l’espace n’existent plus à proprement parler et se confondent.

Gargantua, le trou noir du film Interstellar, de Christopher Nolan (2014)

Des effets de nature quantique s’y déroulent, si bien que pour la décrire correctement, notre physique actuelle, basée sur la Mécanique quantique et la Relativité générale, n’est pas suffisante. Ces théories, prises individuellement, fonctionnent parfaitement, elles ont d’ailleurs été toutes deux prouvées par l’expérience. Seulement, dans les conditions physiques où elles entrent toutes les deux en jeu (par exemple à l’intérieur d’un trou noir ou au moment du Big Bang), elles se contredisent.

Dans son livre La Réalité cachée, Carlo Rovelli écrit :

Un étudiant qui assiste aux cours de relativité générale le matin et de mécanique quantique l’après-midi ne peut que conclure que ses professeurs sont des sots, ou qu’ils ont oublié de se parler depuis un siècle : ils lui enseignent deux images de monde en contradiction.

La singularité est le symbole de notre incapacité à élaborer une théorie de la nature qui soit complète, qui puisse rendre compte de ses effets aussi bien sur l’infiniment grand que dans l’infiniment petit.

Des embryons de théories (parfois appelées abusivement théories du Tout) existent pourtant depuis les années 80, comme la théorie des cordes ou la théorie de la gravitation quantique à boucles, mais elles peinent à s’imposer, et pâtissent de l’incapacité actuelle de les confronter à l’expérience. La physique est en crise, dans l’attente d’une nouvelle révolution.

Poétique de la physique

La couverture de Radieux

Greg Egan est considéré comme l’un des meilleurs représentants actuels de la hard science-fiction, ou hard SF. Hard SF ? Il s’agit d’une science-fiction qui a pour souci le réalisme et la crédibilité d’un point de vue scientifique. Les avancées scientifiques décrites dans les œuvres de hard SF se doivent d’être plausibles, au risque parfois de les rendre peu accessibles aux lecteurs qui ne disposent pas d’un bagage scientifique minimum. Et effectivement, à ce petit jeu, Greg Egan ne fait aucune concession : il n’est pas un vulgarisateur. Ses récits sont complexes, ardus, bourrés de références scientifiques dans des domaines aussi variés que l’informatique, l’astrophysique ou la biologie. Si le lecteur se perd en route, effrayé par tant de jargon, tant pis pour lui.

Deuxième volume de l’intégrale de ses nouvelles paru en 2007 (faisant suite à Axiomatique et précédant Océanique), Radieux est composé de dix nouvelles aux thèmes variés, parmi lesquelles :

  • Paille au vent, où un homme se retrouve dans une jungle génétiquement modifiée dirigée par un cartel de drogue
  • Monsieur Volition, qui raconte la découverte d’un appareil permettant d’afficher sous forme de signal visuel l’intégralité de l’activité cérébrale
  • La plongée de Planck, dans laquelle une équipe de copies clonées de scientifiques décide de pénétrer dans un trou noir afin de résoudre les derniers mystères de la physique…

Dans cette dernière nouvelle, Egan aborde ses thèmes favoris : le libre-arbitre, la post-humanité (où les êtres humains biologiques ont depuis longtemps été remplacés par des équivalents technologiques), et la quête de la compréhension des lois universelles de la nature.

Les motivations de Gisela, l’héroïne de La plongée de Planck, sont précisées au début de la nouvelle :

Elle voulait comprendre l’univers à son niveau le plus profond, toucher du doigt la beauté et la simplicité qui se cachait derrière tout ça.

Dans ce futur lointain, le secret de la gravité quantique a été découvert depuis plusieurs siècles, notamment suite aux travaux de Lee Smolin ou Carlo Rovelli. Mais la physique recèle encore bien des secrets, notamment au cœur des singularités : à quoi peut bien ressembler là-bas l’espace temps ?

L’arrivée d’un aède venu conter en vers les aventures de ces scientifiques parvenus aux confins de la physique est saugrenue, et d’ailleurs moquée par les autres personnages. Comme si la science-fiction, et celle de Greg Egan en particulier, était un genre où l’exercice de style était malvenu, inutile. Dans la lignée d’Asimov ou K. Dick, le style d’Egan est froid, clinique, parfois légèrement pessimiste. Peut-être parce que ces aventures vertigineuses, aux confins de la connaissance humaine, sont déjà poétiques en soi, sans qu’il ne soit nécessaire de leur ajouter le vernis du style.

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