Aux origines de la musique

L’homme a-t-il d’abord appris à parler ou bien à jouer de la musique ? Peut-on considérer comme musicale l’expression du rythme de deux bâtons qui se frappent ou deux cailloux qui s’entrechoquent ? Quand faut-il placer le premier chant, la première mélodie, le premier rythme ? Et puis tout simplement : l’homme a-t-il inventé ou bien découvert la musique ?

L’homme et la musique

Qui de nous n’a cherché le calme dans un chant !
Qui n’a, comme une sœur qui guérit en touchant,
Laissé la mélodie entrer dans sa pensée !
Et, sans heurter des morts la mémoire bercée,
N’a retrouvé le rire et les pleurs à la fois
Parmi les instruments, les flûtes et les voix !

Victor Hugo, Les rayons et les ombres

Apprécier la musique, ce n’est pas apprécier un son, car un son n’est pas une musique. Le son devient musique au premier intervalle, c’est-à-dire lorsqu’un son est accolé à un autre son. Et c’est la notion que nous nous faisons du temps qui nous permet d’apprécier la musique. Nous gardons en effet en mémoire les sons passés, et pouvons parfois anticiper les sons à venir.

Si nous aimons la musique, c’est parce que nous vivons depuis toujours au milieu d’elle. Elle est autour de nous, et elle en nous. Le battement du cœur est déjà un rythme. Cité par Plutarque, le philosophe grec Démocrite, vers 400 avant Jésus-Christ, disait que la musique nous avait été transmise par les animaux, par le chant du cygne et du rossignol. Considérer le chant des animaux comme de la musique c’est faire preuve d’anthropocentrisme ; il est toutefois indéniable que certains sons émis par la nature ou par les animaux nous émeuvent profondément, nous rappellent des souvenirs d’enfance, des instants passés, perdus à jamais.

D’autres nous inspirent, nous font voyager.

L’histoire de la musique est difficile à établir, puisqu’elle est restée un art éphémère avant l’invention des partitions. La voix est le premier instrument de musique que l’homme maîtrisa. A vrai dire, personne n’est en mesure de dire si l’homme se mit d’abord à chanter ou bien à parler. Des spécialistes pensent que les deux sont apparus en même temps, qu’ils sont liés, que l’homme se mit d’abord à chanter un proto-language, à parler un proto-chant.

Les milliers de langues parlées actuellement dans le monde descendent-elles d'un langage commun, comme le suggère le mythe de la Tour de Babel (ici en peinture par Pieter Brueghel l'Ancien) ?

Les milliers de langues parlées actuellement dans le monde descendent-elles d’un langage commun, comme le suggère le mythe de la Tour de Babel (ici en peinture par Pieter Brueghel l’Ancien) ?

Echo des temps anciens

Dans une étude parue en 1988, Iégor Reznikoff et Michel Dauvois observent une corrélation entre les peintures rupestres qui ornent les murs de trois grottes et la géographie sonore de celles-ci. En d’autres mots : là où il y a des dessins, des signes, des peintures, il y a aussi une particularité sonore, le plus souvent une résonance, c’est-à-dire une amplification du son en durée et/ou en intensité. Les tribus du Paléolithique ont sans doute chanté et dansé durant leurs rituels, dans ces formidables caisses de résonance que sont les grottes. Nous savons apprécier la beauté visuelle offerte par les peintures rupestres, nous oublions cependant toute la beauté auditive qui y était associée. Dans ces grottes gigantesques, dans ces boyaux parfois très difficiles d’accès, où il devait être impossible d’y amener une torche, le son et l’écho faisaient office de guide. Reznikoff, dans la grotte du Portel, en Ariège, s’est aperçu que presque chaque point à forte résonance était marqué d’un trait rouge. Sans nul doute la compréhension du son de nos ancêtres différait de la nôtre. Leur acuité auditive était peut-être supérieure, parce qu’ils étaient toujours à l’affût du moindre bruit et à l’écoute des sons de la nature. La musique et son étrange voyage à travers les grottes prit peut-être pour eux des allures surnaturelles, rituelles ou chamaniques.

grotte-Chauvet

Le son derrière le dessin. Ici, la Caverne du Pont d’Arc, réplique de la grotte Chauvet.

Le plus vieil instrument conçu par l’homme et propre à émettre un son est un sifflet. Nous n’avons évidemment conservé aucune trace des premiers sifflets, qui ne devaient être que des brins d’herbe glissés entre les doigts ou bien des sifflets de roseaux, en revanche des fouilles archéologiques révèlent l’utilisation astucieuse d’os, des phalanges de rennes datées de 60 000 ans. L’homme de jadis régularisait le trou déjà percé dans ces phalanges par un croc de loup pour en tirer un son aigu. Le cruel loup, au chant si terrifiant, artisan involontaire d’un habile instrument. Ce sifflet n’avait pas une vocation artistique, mais utilitaire : entendu de loin, il devait se révéler particulièrement utile lors de la chasse, ou bien pour alerter un compagnon. Pourtant il était déjà possible de varier la hauteur de la note jouée ou bien de siffler en rythme. S’agit-il déjà de musique ?

La flûte de Divje Babe.

La flûte de Divje Babe.

D’un trou unique, ce sifflet se dotera ensuite d’un second trou, puis d’un troisième. La flûte est née. La plus ancienne jamais retrouvée est datée de 45 000 ans. C’est la flûte de Divje Babe. C’est un fémur d’ours parcouru de plusieurs trous, peut-être positionnés pour créer les notes do, ré, mi et fa. Mais cette interprétation est source de polémiques : pour certains spécialistes, ces trous sont ceux des crocs d’un prédateur. Si cette flûte en est bien une, alors l’homme de Neandertal serait le premier musicien connu.

D’autres flûtes ont été retrouvées dans la grotte d’Isturitz, dans les Pyrénées-Atlantiques. Celles-ci datent d’environ 30 000 ans. Elles sont fabriquées à partir d’os de rapaces, de gypaètes et de vautours. Elles comportent jusqu’à quatre trous, qui ne sont aucunement percés au hasard : certains ont en effet été modifiés, peut-être pour ajuster le son. La distance entre l’embouchure et le premier trou et entre chaque trou peut varier selon les fragments. La plupart des trous des différents fragments retrouvés sont percés sur les deux faces de l’os.

Ces fragments ont été pour certains reconstitués, puis reproduits : l’homme moderne a ainsi pu reproduire le son de ses ancêtres, devenus maîtres de la flûte après des générations de travail empirique sur le son.

Nous avons déjà dit que le sifflet était sans doute utilisé lors de la chasse par nos ancêtres. Parlons des armes. Il y a l’arc. Quelle différence, au fond, entre la corde de l’arc, la corde de la lyre, et la corde vocale ? Dans sa Rhétorique, Aristote cite l’expression suivante :

Un arc est une lyre à une seule corde.

Comme le sifflet est devenu flûte, l’arc est-il devenu lyre ? A quel moment l’outil pratique devient un instrument artistique ? En tendant un jour le mince boyau de corde entre les deux extrémités de la branche en bois de l’arc, en ajustant la torsion, un chasseur a-t-il soudainement pris conscience que son arme n’était pas seulement en mesure de lancer des flèches, mais qu’elle pouvait aussi lancer des sons harmonieux ?

Pourquoi Apollon est-il à la fois dieu de la musique et dieu des archers ? Pourquoi ses attributs sont-ils à la fois l’arc et la lyre ?

La fameuse peinture rupestre appelée Petit Sorcier de la grotte des Trois Frères semble présenter un homme tenant un instrument près de son nez en train de danser. Interprétation très polémique : en retournant la peinture l’homme semble plutôt en train de chasser à quatre pattes, un arc à la main… Peut-être cette double représentation est-elle voulue…

Le petit sorcier est-il debout, flûte nasale à la main? Est-il à quatre pattes, prêt à tendre son arc, comme le suggère notamment la position de la queue, repliée ? Les animaux à côté sèment le doute.

Le petit sorcier est-il debout, flûte nasale à la main? Est-il à quatre pattes, prêt à tendre son arc, comme le suggère notamment la position de la queue, repliée ? Les animaux à côté sèment le doute.

Il existe d’autres instruments préhistoriques, comme le rhombe, encore utilisé par beaucoup de peuples autochtones aujourd’hui. C’est un objet à la forme d’une feuille, fabriqué en os, en bois ou en ivoire, qui s’attache autour d’une cordelette. Le musicien vrille et dévrille la cordelette, produisant un son grave analogue à celui du vent. Au fond d’une grotte, il résonne particulièrement bien.

Un racleur.

Un racleur.

Les racleurs sont eux aussi des instruments en bois ou en os, et parcourues par des aspérités qui recouvrent leur surface. Il suffit de les frotter avec un autre objet, à la manière du médiateur de la guitare, pour y produire un son rythmique.

On peut supposer l’utilisation conjointe de la voix et d’un ou de plusieurs instruments au fond d’une grotte à des fins rituelles et sacrées.

La musique à travers le temps, à travers l’espace

Il ne nous reste évidemment aucune trace de partition de ces temps reculés. Rappelons que l’écriture de la musique n’intervient que très tardivement. La notation musicale que nous utilisons aujourd’hui, le solfège, date du Moyen-âge.

Toutefois, il semblerait que dès que l’homme se mit à vouloir consigner sa voix par écrit, il chercha de même à consigner la musique. La faisant entrer dans l’histoire par un accès à la postérité. Quelques fragments antiques nous sont parvenus, seuls vestiges de ces musiques perdues à tout jamais dans les tourbillons du temps. La plus ancienne mélodie date de 1 400 av. J.-C., et fut découverte dans les années 50 à Ougarit, dans l’actuelle Syrie. Il s’agit d’une tablette d’argile sur laquelle est gravé un texte en cunéiforme (considéré comme le plus vieil exemple de notation musicale), un hymne à la déesse Nikkal, ainsi que des instructions pour jouer le morceau à la lyre.

La plus vieille chanson dont la mélodie et les paroles ont pu être conservées date quant à elle du Ier siècle av. J.-C. C’est une épitaphe inscrite sur la stèle d’une tombe érigée par un certain Seikilos pour son épouse ou son père. Les paroles sont universelles :

Tant que tu vis, brille !
Ne t’afflige absolument de rien !
La vie ne dure guère.
Le temps exige son tribut.

Depuis, Seikilos est mort, ses descendants aussi, sa civilisation également, laissant à l’éternité cette chanson mélancolique. La vie ne dure guère, chacun le constate au crépuscule de sa vie : que penseront les civilisations du futur de nos chants ? Lorsque nos paroles se seront évanouies, nos monuments écroulés, nos textes perdus, restera-t-il, quelque part, un cantique ? Une chanson de rock ? Une chanson paillarde ? Le temps exige son tribut. Et, même si dans plusieurs millions d’années notre présence sur Terre aura été menacée par un quelconque bouleversement d’ordre écologique, technologique ou extraterrestre, la musique de notre monde, nos ondes radio, continueront à parcourir le cosmos à tout jamais…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *