Aristarque de Samos et les horizons de l’humanité

«E pur si muove ! » – « Et pourtant elle tourne » aurait murmuré Galilée lors de son procès devant l’Inquisition, résigné devant les juges mais accroché à ses idées. « Et pourtant elle tourne » a du penser Aristarque, petit face à son temps, grand face à l’histoire.

Les horizons cosmologiques

Le travail des siècles est cruel : il fait écrouler des statues, brûler des villes, abattre des temples et disparaître des livres. Il faut alors se contenter de fragments épars, louer leur survie et pleurer tout le reste à jamais disparu. Prenez par exemple la littérature antique. Dans le meilleur et le plus rare des cas, il nous reste quelques livres conservés intégralement de certains auteurs. Et puis nous avons tous ces fragments incomplets arrachés à des chefs-d’œuvre. Encore pire : des noms de livres issus de bibliographies d’auteur, dont il ne reste rien. Voire un simple nom d’auteur, attaché à une école philosophique, dont la vie et les idées ont été perdues dans le gouffre du temps qui passe.

Quand la personne s’efface devant l’idée : d’Aristarque, la mémoire de l’humanité a conservé le nom et les idées ; en revanche de sa vie nous ne savons presque rien. N’est-ce pas là, finalement, l’essentiel pour un savant digne de ce nom, qui doit refuser l’égocentrisme ? Aristarque aurait en tout cas sans doute apprécié : si le monde antique ne tournait pas autour de lui (puisque ses idées polémiques ont longtemps été oubliées) – lui a découvert que le Soleil ne tournait pas autour de la Terre. Il a décroché notre planète de sa place centrale dans l’Univers. Il fait partie de ces quelques grands esprits ayant réussi à repousser nos horizons cosmologiques, entraînant du même coup une réduction – forcément douloureuse – de la place de l’homme au sein du cosmos :

  • La terre est une planète comme une autre…
  • Dans un Système Solaire comme un autre…
  • Dans une galaxie comme une autre…
  • Et, qui sait, dans un univers comme un autre, comme le suggère la théorie du multivers ?

multivers

Petite vie d’un grand penseur

Aristarque est né vers le début du IIIe siècle av. Jésus-Christ. Il fut élève de Straton de Lampsaque, philosophe aristotélicien (c’est-à-dire partisan de la pensée d’Aristote) qui dirigea le Lycée d’Athènes, l’école philosophique fondée par Aristote. Seul un traité d’Aristarque nous est parvenu : Sur les grandeurs et les distances du Soleil et de la Lune. Il meurt vers 230 av. J.-C. Et c’est tout ou presque. Cela dit, il suffit de savoir qu’il a un jour levé les yeux vers le ciel et en a tiré une idée révolutionnaire, le reste est superflu.

Des statues n'ont pas été construites à sa gloire : il existe peu de représentations d'Aristarque.

Des statues n’ont pas été construites à sa gloire : il existe peu de représentations d’Aristarque.

Si Sur les grandeurs et les distances du Soleil et de la Lune n’évoque pas l’héliocentrisme, il demeure pourtant remarquable par l’ingéniosité et la rigueur dont fait preuve Aristarque. C’est en ce sens un exemple parfait du génie des grecs anciens : c’est par l’observation, le calcul et l’intuition qu’Aristarque parvient à un résultat. Celui-ci est certes imparfait et imprécis, mais il ne demande qu’à être amélioré grâce à des techniques et des instruments toujours plus perfectionnés. Rigueur, méthode : Aristarque est un scientifique. Comme le titre de son traité l’indique, il calcule les diamètres de la Lune, du Soleil, ainsi que les distances entre la Terre et la Lune et entre la Terre et le Soleil.

A l’aune de ces résultats, il élabore une théorie autrement plus ambitieuse et plus controversée : puisque la Terre et la Lune sont plus petites que le Soleil, il semble logique que ce dernier soit au centre de l’Univers, et que la Terre tourne autour.

Le traité dont est tirée cette idée à disparu ; c’est Archimède qui, dans la préface de son Arénaire, y fait référence :

Il [Aristarque] commence en fait avec l’hypothèse que les étoiles fixes et le Soleil sont immobiles. Quant à la Terre, elle se déplace autour du Soleil sur la circonférence d’un cercle ayant son centre dans le Soleil.

L’héliocentrisme, en opposition au géocentrisme (où la Terre est au centre de l’Univers) est né. Et si Aristarque la mit au monde, en revanche des embryons avaient déjà germés auparavant :

  • Certains Pythagoriciens comme Philolaos de Crotone, au Ve siècle av. J.-C., avaient déjà délogé la Terre du centre de l’Univers pour y placer un grand feu nommé Hestia (Hestia étant la fille de Cronos et de Rhéa dans la mythologie grecque). Ce feu étant invisible depuis la Terre et n’étant donc pas le Soleil qui, lui, tournait autour de la Terre?
  • Héraclide du Pont, vers 340 av. J.-C., proposa une hypothèse héliocentrique qui ne concerne que Vénus et Mercure : la Terre gardait là aussi sa place centrale.

En poussant l’idée plus loin, peut-être trop loin pour l’époque, Aristarque se discrédite. En fait, le seul penseur connu de l’Antiquité dont le nom nous est resté et qui ait été favorable à ses travaux est Séleucos de Séleucie, qui vécut environ un siècle après lui.

Le géocentrisme de Ptolémée, qui place la Terre au centre de l'Univers, restera en vigueur jusqu'au XVIème siècle.

Le géocentrisme de Ptolémée, qui place la Terre au centre de l’Univers, restera en vigueur jusqu’au XVIème siècle.

Seul contre tous

Pourquoi une telle opposition des penseurs de l’époque ? Une des seules sources historiques à disposition, tirée du traitée De la face qui paraît sur la Lune de Plutarque, décrit l’opposition entre Cléanthe et Aristarque :

Cléanthe le Samien voulait que les Grecs en accusassent Aristarque, pour avoir, disait-il, troublé le repos de Vesta et des dieux lares, protecteurs de l’univers, lorsqu’en raisonnant d’après les apparences, il supposait que le ciel était immobile, que la terre faisait une révolution oblique le long du zodiaque, et qu’outre cela elle tournait sur son axe.

Le motif d’impiété peut sembler étrange en Grèce, pays d’ordinaire associé à l’éveil de la raison. Pourtant, il ne faut pas oublier que Socrate et Anaxagore furent tous deux condamnés pour le même motif, et que Socrate en mourut. En fait, Aristarque échappe à toute condamnation, mais ses idées tombent rapidement dans l’oubli. L’homme vit, les idées meurent : Aristarque aurait peut-être préféré le contraire.

Le méchant Cléanthe.

Le méchant Cléanthe.

Philosophe stoïcien, Cléanthe va jusqu’à consacrer un traité à son adversaire, sobrement intitulé Contre Aristarque. Ce duel n’est pas à proprement parler celui de la physique contre l’éthique, ou de la science contre la religion. S’il est vrai que l’hypothèse géocentrique est fondamentale pour les stoïciens, et que Cléanthe n’a aucune formation scientifique ; en revanche toujours selon Plutarque il est l’auteur de divers traités sur les astres, et a pour principal rival Ariston de Chios, pour qui l’étude du cosmos est inutile car inaccessible aux capacités humaines trop limitées. En fait, Cléanthe, sans se l’avouer, est au moins d’accord avec Aristarque sur une chose : la place centrale du Soleil. D’un point de vue spatial chez Aristarque, et d’un point de vue symbolique chez Cléanthe – en régissant les journées et les saisons. Ce qui fait dire à Thomas Bénatouïl, dans son article Cléanthe contre Aristarque – Stoïcisme et astronomie à l’époque hellénistique :

Le Contre Aristarque était peut-être moins l’œuvre d’un défenseur réactionnaire de la cosmologie traditionnelle, que celle d’un réformateur dénonçant un révolutionnaire pour ne pas être confondu avec lui. La mise en avant du soleil comme point de référence du monde est à la fois le point commun et le principe de divergence des deux doctrines.

Voilà pour l’impiété. Restent pour autant d’autres arguments, d’ordre cette fois-ci purement physique, qui empêcheront l’héliocentrisme d’être sérieusement envisagé durant l’Antiquité. Si la Terre est mobile, pourquoi n’observons-nous pas des déformations sur les constellations ? Les Grecs ignoraient alors que les étoiles les plus proches étaient situées à plusieurs années-lumière de distance de la Terre…  De même, si la Terre est mobile, pourquoi les objets et les hommes ne s’envolent-ils pas, emportés par cette force ? Des arguments plutôt logiques, que les avancées scientifiques mettront à bas plusieurs siècles plus tard.

Aristarque de Samos, IIIe siècle av. J.-C, place le Soleil au centre de son référentiel. Copernic fera de même au XVIe siècle. Soit dix-huit siècles plus tard. Dix-huit siècles d’avance sur le reste de l’humanité.

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