L’atomisme antique – 2 – De la nature des choses

L’atome, ah, l’atome ! Ce dossier en deux parties vous présente la vision antique de l’atome, cette particule dont nous sommes tous faits, et dont la science ne démontrera l’existence expérimentalement que 2000 ans plus tard…

1 – Survivre au temps
2 – De la nature des choses

Et finalement, ce De Natura Rerum, il contient quoi ? A peu près tout ce qu’il faut savoir sur l’atomisme, et plus encore, c’est donc une chance qu’il ait survécu. Lire Lucrèce, c’est lire Leucippe, Démocrite et Epicure. Nous n’avons pas évoqué Epicure dans la première partie de ce dossier consacré aux prémices de l’atomisme : sa conception du monde est plus ou moins celle de Démocrite (chez Epicure, la visée est toutefois plus éthique que scientifique).

Quelque grandes figures de l'atomisme grec, ou comment se transmet le savoir, de maître à disciple. Il serait possible de poursuivre après Epicure, pour arriver, quelques siècles plus tard, jusqu'à Lucrèce.

Quelque grandes figures de l’atomisme grec, ou comment se transmet le savoir, de maître à disciple. Il serait possible de poursuivre après Epicure, pour arriver, quelques siècles plus tard, jusqu’à Lucrèce.

Lucrèce, donc. De sa vie n’ont survécu que quelques bribes d’informations. En voici un échantillon :

  • il est né entre 93 et 96 de notre ère
  • il est mort entre 50 et 54
  • l’ingestion d’un philtre d’amour l’aurait rendu fou
  • il écrivit quelques livres puis mit fin à ses jours
  • Cicéron corrigea ses œuvres et les diffusa

Ces éléments ont donné lieu à d’interminables discussions, débats, polémiques, dont on peut conclure ceci : on ne sait quasiment rien de Lucrèce, et le peu que l’on sait est sujet à caution.

Concrètement, De Natura Rerum est à la fois un poème et un traité scientifique. Il utilise la forme de la poésie, son imagerie et sa beauté, pour expliquer des phénomènes naturels. En ce sens, contrairement à certains de ses prédécesseurs (et surtout Epicure, dont les écrits étaient déjà considérés comme ardus à l’époque), il privilégie la beauté et la clarté de la forme, à la technicité et la complexité du fond.

Sur un sujet obscur, je compose des vers si lumineux, imprégnant tout de charme poétique.[i]

Après tout, pourquoi faut-il distinguer création artistique et recherche scientifique ? Les deux procèdent d’une intuition similaire, d’une idée créatrice originale issue de l’imagination de l’homme. Les deux recherchent une certaine esthétique (c’est surtout  vrai en physique).

Même quand ta tête est découpée et posée sur un vase tu transpires la classe, Lucrèce.

Même quand ta tête est découpée et posée sur un vase tu transpires la classe, Lucrèce.

Mais une autre raison pousse Lucrèce à choisir la forme poétique, et elle est didactique. De même que le médecin, pour faire avaler à un enfant une potion au goût désagréable, peut enduire le bord d’une coupe d’un peu de miel, Lucrèce expose son remède avec des atours plus favorables. Grâce à ses vers, il espère captiver son lecteur et lui faire avaler sa potion qui peut sans cela paraître déroutante ou difficile d’accès.

Et effectivement, l’objectif de Lucrèce est atteint : de son magnifique poème se dégage une impression de calme, de respect devant les beautés de la nature, de sérénité face aux Dieux inutiles ou bien face à la mort. Nous reviendrons brièvement plus bas sur les conséquences éthiques de la conception physique du monde de Lucrèce et des atomistes.

De Natura Rerum se compose de 7400 vers, qui forment six livres ou chants :

  • le premier définit les atomes dont le monde est composé
  • le second précise leur nature
  • le troisième affirme que le corps et l’âme sont aussi faits d’atomes
  • le quatrième qu’il en est de même de la pensée
  • le cinquième parle de notre monde et de son histoire
  • le sixième et dernier explique les causes de plusieurs phénomènes naturels

Pour prouver l’existence des atomes, Lucrèce commence par énumérer certains corps invisibles et dont pourtant l’existence ne peut être niée. Ainsi du vent qui fait se ployer les arbres. Ainsi des odeurs qui réjouissent nos narines. Ainsi de l’eau qui s’évapore d’un linge tendu au soleil. Qu’une chose ne soit pas visible par l’homme ne veut pas dire qu’elle n’existe pas.

La nature accomplit son œuvre avec des corps aveugle.[ii]

Et où passe le fer de la charrue qui est rongée progressivement par le temps ? Et le marbre de la statue abîmée par la pluie ? C’est qu’ils ne sont composés que de minuscules atomes, agglomérés les uns aux autres. Ceux-ci se déplacent, formant et déformant ainsi toutes les choses dont l’Univers est fait. Ils sont les éléments essentiels de la matière, et ne peuvent être divisés.

La matière assurément n’est pas un bloc compact
puisque nous voyons les choses diminuer chacune,
s’écouler pour ainsi dire à longueur de temps
et dérober leur vieillesse à nos regards
pour qui l’ensemble n’en demeure pas intact.[iii]

Et puisque ces corps, ces atomes, se meuvent, c’est donc bien que le vide existe lui aussi. Et rien, absolument rien d’autre, n’existe que ces atomes et ce vide. Et ce vide qui contient les atomes est infini. L’Univers est infini. Lucrèce imagine un lanceur de javelot, posté à l’extrémité d’un Univers borné. Où ira se loger son javelot, une fois lancé ? Vers une nouvelle extrémité, qui sera le point de départ d’un nouveau lancer de javelot, qui rejoindra une nouvelle extrémité, et ainsi de suite à tout jamais…

Ce sportif à l'allure élancée envoie son trait jusqu'au bout de l'Univers, au point A. Que se passe-t-il s'il se poste ensuite au point A pour y lancer à nouveau son javelot ? Celui-ci atteindra forcément un point B, nouveau bout de l'Univers, et ainsi de suite...

Ce sportif à l’allure élancée envoie son trait jusqu’au bout de l’Univers, au point A. Que se passe-t-il s’il se poste ensuite au point A pour y lancer à nouveau son javelot ? Celui-ci atteindra forcément un point B, nouveau bout de l’Univers, et ainsi de suite…

Poussé par une intuition de génie, Lucrèce explique tout : les mouvements des atomes, leur vitesse dans le vide, leur poids, leur variété, leur absence de toute couleur, odeur ou chaleur ; et les conséquences que cette physique implique.

Puisque l’Univers est infini et que les atomes sont présents partout, alors il est absurde de penser que la Terre est unique. En réalité, les atomes se sont assemblés, ailleurs, de manière différente, et tout laisse à penser qu’une infinité d’autres mondes existent.

Il faut admettre qu’il existe ailleurs d’autres terres,
diverses races d’hommes et de bêtes sauvages.[iv]

Cette question est celle de la pluralité des mondes, déjà débattue dans l'Antiquité, et qui suscitera des controverses a Moyen Âge (il n'y a qu'un seul monde, créé par Dieu). L'excellent Giordano Bruno, très rock'n'roll, finit sur le bûcher pour cette raison.

Cette question est celle de la pluralité des mondes, déjà débattue dans l’Antiquité, et qui suscitera des controverses a Moyen Âge (il n’y a qu’un seul monde, créé par Dieu). L’excellent Giordano Bruno, très rock’n’roll, finit sur le bûcher pour cette raison.

Où cette nouvelle connaissance place-t-elle les Dieux ? Si Lucrèce ne remet pas en doute leur existence même, en revanche il minimise leur action, puisqu’il est évident que des Dieux au nombre limité ne peuvent régner à la fois sur la Terre et sur d’autres mondes de l’Univers. Et puis, évidemment, ils ne sont eux aussi faits que d’atomes. Il faut donc bien se garder de les craindre : leur action sur les hommes est limitée.

La connaissance ultime de la nature des choses est révélée, et les Dieux en font partie comme n’importe quelle autre chose de la nature.

A ce spectacle une sorte de volupté divine,
un frisson m’envahit, tant la nature est visible,
par ton génie enfin tout entière dévoilée.[v]

C’est par ce frisson que la science peut aider l’homme à trouver le bonheur. Dans le monde en crise de Lucrèce, dans cette Rome violente, en proie aux guerres, la raison et la connaissance permettent d’éloigner les peurs, qu’elles soient imaginaires (les Dieux) ou bien réelles (la mort, la faim, la soif). La nature est simple (atomes, et vide) ; le bonheur, lui, est simple d’accès. Lucrèce rappelle ainsi la tradition épicurienne qui, loin des clichés véhiculés aujourd’hui, disait qu’il faut savoir se satisfaire de peu de choses. D’où ces sublimes vers au début du livre II :

Il est parfois plus agréable, et la nature est satisfaite,
si l’on ne possède statues dorées d’éphèbes,
tenant en main droite des flambeaux allumés
pour fournir leur lumière aux nocturnes festins,
ni maison brillant d’or et reluisant d’argent,
ni cithares résonnant sous des lambris dorés,
de pouvoir entre amis, couchés dans l’herbe tendre,
auprès d’une rivière, sous les branches d’un grand arbre,
choyer allègrement son corps à peu de frais,
surtout quand le temps sourit et que la saison,
parsème de mille fleurs les prairies verdissantes.[vi]

L’atomisme suscita de violentes controverses, tout au long de son histoire. Aristote s’y opposait. Platon souhaitait même brûler les ouvrages de Démocrite. De Rerum Natura fut interdit par l’église catholique en 1516, quelques années après sa redécouverte. Et rappelons les paroles d’Ernst Mach, grand physicien autrichien, qui déclara en 1897 :

Je ne crois pas que les atomes existent

En 1905, Einstein fournit une preuve théorique de l’existence de l’atome, qui fut confirmée expérimentalement par Jean Perrin sept ans plus tard. L’atome a gagné. Seulement l’atome moderne n’est pas une particule élémentaire, n’est pas l’atome de Lucrèce et Démocrite : il peut en effet être divisé (il est constitué d’électrons, de protons et de neutrons).

De l'atome au quark. Schéma non à l'échelle et non exhaustif. La quête de l'infiniment petit est passionnante !

De l’atome au quark. Schéma non à l’échelle et non exhaustif. La quête de l’infiniment petit est passionnante !

C’est alors un autre voyage vers l’infiniment petit qui commence. Un voyage encore incertain, fait de cordes ou de boucles. L’intuition des atomistes antiques  est avérée : notre réalité est constituée de corps indivisibles. Que sont-ils ? Personne n’est encore en mesure de le dire.


[i] Lucrèce, De Natura Rerum, I, 933 – 934
[ii] Ibid. I, 328. Lucrèce utilise en effet le mot de « corps » plutôt que celui d' »atome » comme Démocrite ou Epicure.
[iii] Ibid. II, 67-70
[iv] Ibid. II, 1074-1076
[v] Ibid. III, 28-30
[vi] Ibid. II, 23-33

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