La proto-science-fiction

Raconter le futur par le récit n’est pas un art réservé aux temps qui ont suivis la Révolution Industrielle. Retour, depuis l’aube de la littérature, sur ces fragments d’imaginaires du lendemain qui ont peu à peu contribué à la naissance d’un genre majeur : la science-fiction.

Avant la genèse 

Lorsqu’un genre culturel nouveau apparaît, on se rend parfois compte qu’il n’est pas apparu à partir de rien, ex-nihilo, mais qu’il est issu d’influences plus anciennes.  On accole donc à tout ce qui est historiquement antérieur à un jalon posé officiellement le préfixe « proto » du grec protos, premier.

Si l’histoire commence officiellement avec l’écriture, celle-ci n’apparaît pas simultanément partout dans le monde. Globalement, la protohistoire va de la fin de la préhistoire jusqu’au début de l’Antiquité.

Soyons honnêtes : je n’aurais pas deux fois l’occasion sur Dans la Lune de parler des Stooges et de leur album Fun House, parfois considéré comme un album de proto-punk.

Si la révolution musicale punk en Angleterre est survenue en 1976, appelée d’ailleurs l’Année Zéro du punk, en revanche de nombreux groupes des années 60 pratiquaient déjà ce style de rock particulièrement dépouillé. Les voilà donc appelés par l’histoire des groupes « proto-punk ».

Vous avez compris la logique.

Ainsi de la proto-science-fiction. Pour savoir ce que cache ce terme, il faut d’abord tenter de définir ce qu’est la science-fiction. Compliqué. Disons, pour résumer, qu’il s’agit d’un genre particulièrement vaste qui à partir des connaissances scientifiques actuelles, cherche à fonder des hypothèses sur le futur. On parlait autrefois de « merveilleux scientifique » par opposition au fantastique qui contient une part d’inexplicable, ou encore de « fiction spéculative. » En somme, de l’irrationnel acceptable. Certaines thématiques reviennent régulièrement, comme par exemple les questions liées au voyage dans le temps et dans l’espace, ou la modification de l’homme par la technologie. Riche de sous-genres, comme le post-apocalyptique qui décrit la Terre après une catastrophe globale, ou bien l’uchronie, qui présente une réécriture de l’Histoire par la modification d’un fait passé (par exemple « et si Hitler avait gagné la guerre »), la science-fiction interroge le présent en imaginant le futur.

Mad Max : Fury Road, (2015) ou la folie post-apocalyptique selon George Miller.

On situe généralement l’apparition de la science-fiction au début du XXe siècle. Hugo Gernsback, Américain d’origine luxembourgeoise, passionné par le devenir des sciences, édite en 1908 un magazine de vulgarisation scientifique, Modern Electrics. Il publie ensuite des nouvelles pour tenter d’anticiper le futur. Le terme scientific fiction est né, rapidement contracté en scientifiction puis science-fiction. Le genre connaîtra son âge d’or dans les années 50 et 60.

Voilà. Alors maintenant, peut-on tenter de trouver ici et là, avant l’apparition du terme, des ébauches de science-fiction, de la proto science-fiction ? Nous voici partis pour un très long voyage dans le passé, accrochez-vous.

Histoire de l’éternité

Le tout premier récit de science-fiction est généralement attribué à Lucien de Samosate, célèbre satiriste du IIe siècle. Il est appelé Histoire Véritable. Lucien en est le personnage principal. Dans ce récit, son navire gonflé par les voiles le mène jusqu’au ciel, puis sur la Lune, où il rencontre ses habitants, les Sélénites, leur mode de vie et leur technologie. Son voyage le mène ensuite vers d’autres planètes, à la rencontre d’espèces extraterrestres diverses, comme les Tritonomendètes, les Hippomyrmèques ou encore les Néphélocentaures. Plus tard, un conflit oppose les habitants de la Lune à ceux du Soleil. Une véritable épopée spatiale.

Il faut néanmoins rester mesuré : le but avoué de Lucien n’était pas d’imaginer le futur au regard des technologies de l’Antiquité, mais plutôt de moquer la société et les auteurs de son époque. Rien que le titre du récit, Histoire Véritable, est éloquent, puisque tout ce qui y est raconté est faux. Lucien le précise d’ailleurs lui-même dès le départ : puisque les philosophes et les poètes mentent, pourquoi pas lui ? Souhaitant passer à la postérité, mais n’ayant rien de mémorable à raconter, il va mentir, pour mieux moquer son temps.

Il écrit :

Je vais donc raconter des faits que je n’ai pas vus, des aventures qui ne me sont pas arrivées et que je ne tiens de personne ; j’y ajoute des choses qui n’existent nullement, et qui ne peuvent pas être : il faut donc que les lecteurs n’en croient absolument rien.

De la même manière que nous voyons dans les nuages des formes animales, par identification nous voyons dans ce récit de la science-fiction, à l’aune de nos connaissances actuelles. Cela n’enlève aucunement à Lucien son génie et son imagination.

Les Histoires Véritables, vues par Mirjana Farkas.

Le spécialiste en science-fiction Pierre Versins va plus loin : pour lui, le premier récit de l’histoire de l’humanité qui ait été conservé, L’Epopée de Gilgamesh, est déjà un récit de science-fiction. Autrement dit, ce serait le genre originel. Les Métamorphoses d’Ovide ou bien Beowulf sont aussi régulièrement cités comme contenant des éléments proches de la science-fiction. Mais les mythes n’ont-ils pas toujours contenus une part de merveilleux et de fantastique ? Ne s’approcheraient-ils pas plutôt de la fantasy ? C’est sans doute raisonner à l’envers que de penser cela. Ce sont au contraire nos récits modernes qui font constamment référence aux mythes fondateurs, qui s’en inspirent et s’en nourrissent.

Citons cependant la mythologie indienne, dont certains textes nous sont parvenus en langue sanskrite. On y trouve de nombreuses références à des vimana, des palais ou des machines volantes, capables de voyager dans l’espace et dotées d’armes technologiques particulièrement impressionnantes, capables de rayer des villes entières…

Pour quelques spécialistes de l’ésotérisme et du paranormal, ces mentions sont la preuve d’un conflit extraterrestre dont nos ancêtres auraient été témoins… C’est là encore porter un regard biaisé sur les textes anciens !

Le Moyen-âge n’est pas non plus dénué de visions futuristes. Les Milles et une nuits contiennent de nombreux éléments s’approchant de la science-fiction : quête de l’immortalité, voyages à travers le cosmos, civilisations détruites par un cataclysme… En somme, space opera et post-apocalypse à gogo. Toutefois, il serait plus judicieux de parler pour ces récits de « merveilleux scientifique », dans le sens où les arbres parlants, les djinns et les momies sont légion. Ainsi, dans ces automates mystérieux, il est possible de voir les précurseurs des robots, mais aussi tout simplement les maléfices des sorciers.

Ce mélange de merveilleux et de science prédomine dans la proto-science fiction du Moyen-âge, notamment dans les écrits de chevalerie française comme Le Pèlerinage de Charlemagne ou bien Le Roman de Troie. Les figures de l’automate et des engins volants sont alors récurrentes.

Frontispice de Histoire comique des États et Empires de la Lune (édition de 1709)

Les avancées scientifiques qui accompagnent la Renaissance inspirent évidemment les auteurs de cette époque, stimulés par les idéaux humanistes et la redécouverte des sagesses antiques. La proto-science-fiction s’intègre discrètement à plusieurs genres alors en vogue, comme le conte philosophique ou le récit de voyage imaginaire. Histoire comique des États et Empires de la Lune, écrit par Cyrano de Bergerac vers 1650, raconte le voyage de l’auteur, qui est aussi le narrateur, sur la Lune, à l’aide d’une sorte de fusée. Le livre évoque aussi des mondes extraterrestres habités, au sein d’un univers infini. Ce concept, appelé celui de la pluralité des mondes, à le vent en poupe à l’époque. Fontenelle y consacrera un livre, appelé Entretiens sur la pluralité des mondes. Et Micromégas de Voltaire, paru en 1752, raconte le voyage sur Terre d’êtres venus d’ailleurs. La visée est la même que celle de Lucien dans l’Antiquité : faire réfléchir, par l’étonnement, sur l’état du monde, et non pas imaginer un futur ou un événement scientifique probable.

Notons-le, cette science-fiction, si elle peut être appelée ainsi, semble encore très archaïque. Ces minces éléments servent avant tout à impressionner le lecteur, ils ne décrivent nullement un futur ou une technologie que l’auteur croit vraisemblable. Le genre s’épanouit lorsque la technologie s’épanouit : ainsi, dans l’Antiquité et dans la Renaissance, et donc durant la Révolution Industrielle, où il naît véritablement, bien que son nom reste alors à inventer.

Le triomphe de la science

Pour Jean-Luc Rivera, spécialiste des littératures de l’imaginaire, dans le mot science-fiction il y a le mot science. Le genre ne peut donc que naître avec la science moderne, à la fin du XVIIIe siècle. D’après lui, le premier roman de SF est donc Frankenstein ou le Prométhée moderne, de l’anglaise Mary Shelley, paru en 1818. Le récit épistolaire d’un scientifique, Victor Frankestein, qui parvient à donner la vie à un être surhumain. Magie, alchimie ou bien science ? Récit surnaturel dans la veine des auteurs fantastiques, ou alors véritable réflexion sur les progrès technologiques de l’époque ? En tout cas, Mary Shelley fait constamment allusion à la science dans son roman, aujourd’hui devenu une pierre angulaire de la littérature moderne.

Et puis arrive Jules Verne. Faut-il encore le présenter ? Vulgarisateur de génie, il présente dans ses romans d’aventure des innovations technologiques, et tâche de pressentir l’utilisation qui pourrait en être faite dans un futur proche. Avec Jules Verne, le lecteur voyage dans un sous-marin, sur la Lune, ou bien au centre de la Terre, et cela uniquement grâce aux prodiges de la science !

Les illustrations des romans de Jules Verne participent à faire voyager le lecteur. Ici, Vingt mille lieues sous les mers par Alphonse de Neuville.

Le génie de Jules Verne a éclipsé totalement le reste de la production littéraire de science-fiction de l’époque, ce qui est dommage. Il faut lire ou relire par exemple tous ces écrits précurseurs, comme Les Xipéhuz, nouvelle écrite par Rosny aîné en 1887, sur la guerre entre une tribu nomade préhistorique et une forme de vie non-organique, ou bien les romans d’Albert Robida, auteur à la fin du XIXème siècle d’une trilogie d’anticipation présentant des inventions parfois curieusement proche de nos outils technologiques modernes ! Et puis comment ne pas citer ce livre de 1854, Star ou Ψ de Cassiopée : Histoire merveilleuse de l’un des mondes de l’espace, nature singulière, coutumes, voyages, littérature starienne, poëmes et comédies traduits du starien (oui c’est bien le titre) roman de Charlemagne Ischir Defontenay. L’histoire est celle d’un rouleau de métal qui tombe du ciel au Népal. A l’intérieur se trouve un texte qui décrit la planète Star, sa civilisation, son histoire, puis la création d’une civilisation interplanétaire…

Sur la terre de Star, la mélodie erre de tous côtés presque aussi répandue que l’air qui rase le sol et bruit dans les herbes. Non-seulement la nature y a fait naître des multitudes d’oiseaux doués presque tous d’un gosier musical, des animaux mammifères même font entendre comme un cri d’amour, des chants que le voyageur écoute de loin avec ravissement.

Au-delà de la Manche, c’est H.G. Wells, sous l’impulsion de Lucien et de Mary Shelley, qui au début du XXème siècle, donne à ses romans une teinte futuriste, aujourd’hui devenu des classiques et régulièrement portés au cinéma, comme La Machine à explorer le temps ou La Guerre des mondes.

Et si. If, en anglais. Et si la science, pour notre bien, pour notre mal, menait l’homme vers ceci, ou cela. A l’aube d’un siècle tragique qui connaîtra deux guerres, un nouveau genre est né. Un genre qui essaimera du livre vers le cinéma et la bande-dessinée. Et qui poussera l’homme a réfléchir sur cet outil, la science, qui peut aussi bien mener à la découverte d’un monde lunaire, qu’au champignon atomique.

3 thoughts on “La proto-science-fiction

  1. vieux_têtard Répondre

    Dans ce genre, on peut lire aussi « Le Monde tel qu’il sera » (en l’an 3000) paru en 1846, par Émile Souvestre, grand-oncle de Pierre Souvestre.

  2. Thomas Répondre

    Merci pour cet article. Pourriez-vous corriger la coquille dans le nom de Lucien de Samosate (vous avez écrit Lucien de Samostate) ?

  3. Human After HAL Répondre

    Excellent article qui rejoint une interview récente que j’ai réalisée auprès du directeur de collection d’ArchéoSF sur les origines de l’uchronie et du steampunk : « La Science-Fiction explore les futurs possibles – ArchéoSF parcourt les futurs du passé » (voir le lien sur mon profil). Merci en tout cas pour ce voyage dans le temps 😉

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