Bientôt nous ne verrons plus les étoiles

Ce pourrait être un récit de science-fiction : dans un futur proche, les étoiles n’apparaissent plus dans le ciel. Un gouvernement tyrannique multiplie les sources d’éclairage au sol, pour rendre le ciel nocturne désespérément vide, et couper l’humanité de la contemplation du cosmos, vectrice de réflexions jugées dangereuses. Heureusement, un groupe de résistants s’acharne à retrouver, au milieu des campagnes les plus isolées, quelques îlots encore vierges de pollution lumineuse, pour pouvoir à nouveau se perdre dans l’infini…

Au revoir les étoiles

C’est l’ANPCEN (association nationale pour la protection du ciel et de l’environnement nocturne) qui l’écrit si justement sur son site officiel :

La nuit, c’et la moitié de la vie

Et dans la terrible bataille qui oppose la lumière à l’obscurité, le jour à la nuit, il semblerait que les ténèbres perdent peu à peu du terrain. En cause, un ennemi tenace : l’éclairage public. Celui-ci progresse d’année en année, et rares sont les endroits, en France, où le ciel est encore pur. Pourquoi ? Par réflexe ataviste, parce que la douce lumière des torches de nos ancêtres qui venaient éclairer les parois de leurs grottes et ainsi éloigner les éventuels rôdeurs les rassuraient ? Mais aussi peut-être parce que notre monde moderne, ultra-technologique, dominé par l’instantanéité des événements et de l’information, refuse  désormais de s’endormir. Le monde doit être éclairé, fut-ce un absurde désastre écologique.

Conséquence: un habitant d’une grande ville française ne perçoit plus qu’une dizaine d’étoiles, contre 500 dans le cas d’une ville moyenne et jusqu’à 2000, spectacle ahurissant, pour l’homme de la campagne qui a aussi la chance de pouvoir contempler le bras de la Voie lactée qui abrite la Terre en son sein. C’est la nuit noire, spectacle qui s’est offert à toute l’humanité. Le vertige de l’infini à portée des yeux, mais devenu de plus en plus rare depuis un demi-siècle.

Au-delà des perturbations sur la faune, la flore, le sommeil des hommes et  l’écosystème en général, cette lumière artificielle omniprésente entraîne un problème d’ordre philosophique : la disparition des étoiles.

Ainsi, l’homme, grâce à des outils merveilleux, est capable de recevoir la lumière qui nous parvient des plus lointains tréfonds de l’univers observable, d’alimenter nos rêves de poésie avec de sublimes photographies de galaxies, et même de recueillir les tous premiers rayons émis après le Big Bang (le fameux fond diffus cosmologique). Nous connaissons de mieux en mieux cette immensité qui nous entoure et c’est heureux ; en revanche lever les yeux par une nuit d’été c’est, en ville et de plus en plus souvent jusque dans les campagnes, se confronter à un ciel désespérément gris, voire légèrement jaunâtre, dénué de la moindre étoile.

Plus qu’éloquent !

Où sont passés les moments de réflexion de l’insomniaque qui se plaît à se perdre dans la contemplation des étoiles, au milieu de la nuit ? Où se sont enfuis les couples en quête de romantisme ? Que deviennent les amateurs des constellations ? Qu’enseignent à leurs enfants tous ces pères qui ont achetés à leur fils leur première lunette astronomique ? Bientôt, va-t-on rechercher les quelques rares lieux en France à l’abri de la pollution lumineuse, comme on recherche les bons coins à champignons ? Devrons-nous nous contenter d’images trouvées sur Internet ?

Le droit aux étoiles

La question de la disparition des étoiles de notre ciel est loin d’être anodine, puisque c’est la toute première fois qu’elle se pose depuis nos origines. L’humanité s’est en effet construite en partie grâce au ciel, qui est à la base la plupart pensées religieuses et philosophiques. Les objets célestes, notre Soleil ou bien les planètes et autres étoiles, sont alors considérés comme des divinités. Pourtant dès le Néolithique leur observation, au-delà des considérations religieuses, s’accompagne d’aspects pratiques. Les premiers calendriers, la découverte des saison et de leur impact sur l’agriculture, la navigation en haute mer, les grandes fêtes religieuses : tout est parti de l’observation de ce curieux ballet qui se dévoile la nuit venue.

Puis les grands savants de la Grèce Antique s’attachent à mettre de côté la religion pour tenter d’expliquer de manière rationnelle la place de la Terre dans l’Univers. Parmi quelques découvertes remarquables :

  • la rotondité de la Terre, par Parménide
  • l’hypothèse que la Voie Lactée est constituée d’étoiles, par Démocrite
  • le catalogue des étoiles de Ptolémée, et tout son Almageste qui décrit le ciel et les mouvement des astres, qui restera une référence durant plus de mille ans
  • l’hypothèse héliocentrique d’Archimède : la Terre tourne autour du Soleil
  • l’évaluation de la distance Rome – Alexandrie par Héron d’Alexandrie suite à l’observation d’une éclipse

Les Grecs ne sont évidemment pas les seuls à avoir levé les yeux ; les Babyloniens, les Assyriens, les Egyptiens, les Indiens et les Chinois ont aussi participé à ce savoir astronomique antique dont il faut savoir apprécier l’héritage.

Le télescope spatial Hubble est en orbite autour de la Terre depuis 1990.

Certes, nos yeux ne suffisent plus depuis longtemps. Des instruments ont palliés aux faiblesses de cet outil biologique. Les images que nous fournit le télescope Hubble (d’ailleurs envoyé dans l’espace pour échapper à l’atmosphère et à la pollution lumineuse) depuis les années 90 ne manquent jamais de nous éblouir.

Mais l’étude ou tout simplement l’observation du ciel ne sera-t-elle bientôt plus réservée qu’à une élite, celle qui a la curiosité de se renseigner sur les dernières actualités du domaine ? Il faut espérer que non : c’est un devoir pour chaque homme, de l’esclave jusqu’au roi, de lever les yeux, pour se rappeler sa condition, son passé et son avenir car, comme l’a justement écrit Carl Sagan :

La Terre est une toute petite scène dans une vaste arène cosmique.

(crédit image en-tête : ESO/Petr Horálek)

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