Je n’ai pas de bouche et il faut que je crie

Un peu de lecture aujourd’hui avec une nouvelle dont la traduction française a été publiée dans le recueil Histoires Mécaniques (malheureusement épuisé mais disponible sur le marché de l’occasion). Nouvelle majeure de la science-fiction, décrivant une contre-utopie où un ordinateur fou et cruel torture sans cesse, par-delà l’espace et le temps, cinq personnages qui sombrent peu à peu dans la folie. Un demi-siècle après sa parution originale, elle conserve toute sa force, surtout au regard des débats actuels sur le transhumanisme et plus particulièrement les craintes que suscitent l’essor de l’intelligence artificielle… La nouvelle peut être téléchargée au format PDF en cliquant sur ce lien.

Je n’ai pas de bouche et il faut que je crie
(I Have No Mouth, And I Must Scream)

Harlan Ellison
Traduction de Michel Deutsch

Flasque, le corps de Gorrister pendait à la corniche rose, loin au-dessus de nous, dans la salle centrale. La brise glacée, visqueuse, qui balayait éternellement la grotte principale ne le faisait pas frémir. Il était accroché la tête en bas, fixé à la face intérieure de la corniche par la semelle de sa botte droite. Une incision précise allant d’une oreille à l’autre sous la mâchoire l’avait vidé de son sang. Il n’y avait pas de tache sur le sol de métal miroitant.

Quand Gorrister a rejoint notre groupe et vu son cadavre, il était trop tard : nous n’avions pas compris à temps qu’une fois de plus M.A. s’était joué de nous et avait pris son plaisir – que c’avait été une diversion organisée par la machine. Déjà nous avions vomi, nous détournant les uns des autres, en un réflexe aussi vieux que la nausée qui le causait.

Gorrister était devenu livide. « Mon Dieu ! » a-t-il murmuré en s’éloignant. Plus tard, nous l’avons suivi. Nous l’avons retrouvé assis, le visage enfoui dans les mains, le dos appuyé à une petite banque d’ordination grésillante. Ellen s’est agenouillée près de lui et lui a caressé les cheveux. Il ne bougeait pas mais sa voix s’est élevée, très distincte en dépit de sa paume planquée contre sa bouche : « Pourquoi n’en finit-il pas avec nous une fois pour toutes ? Seigneur, je ne sais pas combien de temps encore je pourrai tenir. »

Nous étions dans l’ordinateur depuis cent neuf ans.

Gorrister formulait tout haut ce que nous pensions tous.

Harlan Ellison est né en 1934. Son oeuvre est foisonnante, et malheureusement en partie inédite en français.

Harlan Ellison est né en 1934. Son oeuvre est foisonnante, et malheureusement en partie inédite en français.

Nimdok (c’est le nom que la machine l’obligeait à employer parce que les sonorités étranges l’amusaient) avait une hantise : il s’imaginait qu’il y avait des conserves dans les grottes de glace et que nous devions nous y rendre. Gorrister et moi restions sceptiques. « C’est encore du baratin, avais-je dit à mes compagnons. Comme cette histoire d’éléphant congelé qu’il nous a fait avaler. Benny a failli en perdre les pédales. Au bout du compte, on trouvera quelque chose d’avarié ou je ne sais quoi. Si vous voulez mon avis, restons ici. Il faudra bien que M.A. nous apporte quelque chose, sinon nous mourrons. »

Benny avait haussé les épaules. Il y avait trois jours que nous n’avions pas mangé. Notre dernier repas avait été composé de vers. Des vers gras et gluants.

Nimdok aussi devait douter. Il savait que c’était un plan hasardeux, mais il devenait de plus en plus maigre. Ce ne pourrait être pire ailleurs. Il ferait plus froid mais quelle importance ? Le froid, le chaud, la pluie, la lave, l’ébouillantement, les sauterelles… rien n’avait jamais d’importance : la machine se masturbait et il fallait se faire une raison ou mourir.

C’est Ellen qui avait emporté la décision : « Il faut que j’aie quelque chose à me mettre sous la dent, Ted. Il y aura peut-être des boîtes de poires ou de pêches au sirop. Je t’en prie, Ted, risquons le coup ! »

J’avais cédé sans discuter. A quoi bon ? Aucune importance. Mais Ellen m’en fut reconnaissante. Elle me dit deux fois l’amour en dehors de mon tour. Même cela avait cessé de compter. La machine ricanait chaque fois que nous faisions l’amour. Un rire bruyant, sonore, qui retentissait en haut, derrière, tout autour de nous. Et comme ce rire ne s’arrêtait pas, ce n’était pas la peine de se tracasser.

Nous nous sommes mis en route un jeudi. La machine nous précisait toujours la date. L’écoulement du temps était important. Pas pour nous, bien sûr, mais pour elle. Jeudi. Merci.

Nimdok et Gorrister se sont pris par les poignets afin de faire une chaise à porteurs à l’intention d’Ellen. Benny et moi encadrions le trio, l’un marchant devant et l’autre derrière, afin qu’Ellen fût protégée si quelque chose arrivait. Protégée ? On se demande comment !

Il n’y avait que cent cinquante kilomètres à franchir pour parvenir aux grottes de glace. Le second jour, comme nous étions étendus sous cette espèce de soleil qui nous donnait des ampoules, la manne envoyée par M.A. est tombée. Elle avait le goût de l’urine de sanglier bouillie. Nous l’avons mangée.

Le troisième jour, nous avons pénétré dans une vallée d’oubli remplie de vieilles carcasses rouillées de complexes d’ordinateurs. M.A. était aussi impitoyable avec lui-même qu’avec nous. C’était un trait de sa personnalité : le goût de la perfection. Soit pour éliminer les éléments improductifs de son être, soit pour améliorer les méthodes de torture à notre intention, M.A. était aussi consciencieux que ses inventeurs – depuis longtemps tombés en poussière – avaient pu l’espérer.

Une lumière filtrait de la voûte et nous avons compris que nous devions nous trouver très près de la surface. Mais nous n’osions pas ramper jusque-là pour en avoir le cœur net. A l’air libre, il n’y avait rien. Rien depuis plus de cent ans, si ce n’est la dépouille carbonisée de ce qui avait été jadis le domaine de milliards d’êtres. A présent, nous n’étions plus que nous cinq, tapis dans les profondeurs. Nous cinq et M.A.

J’ai soudain entendu Ellen s’écrier frénétiquement : « Non, Benny ! Je t’en prie, Benny, non ! »

Je me suis rendu compte que, depuis quelques minutes, Benny bredouillait entre ses dents. Il répétait inlassablement : « Je vais sortir, je vais sortir, je vais sortir… » Sur son visage grimaçant pareil à un museau de singe, il y avait une expression de tristesse et de ravissement. Les plaies des radiations que lui avait infligées M.A. pendant le « festival » faisaient des fronces rosâtres sur ses joues et ses traits paraissaient animés d’une vie indépendante. De tous les cinq, Benny était peut-être le plus heureux. Depuis de nombreuses années, il était devenu fou à lier.

Nous pouvions à notre gré abreuver M.A. des injures les plus ordurières, nourrir les pensées les plus scandaleuses à son endroit – rêver de banques mémorielles court-circuitées, d’embases de cuivre oxydées, de filaments claqués, de valves de contrôle en miettes – mais il y avait une chose que la machine ne tolérait pas : les tentatives de fuite. J’ai tendu le bras pour retenir Benny ; il a fait un bond et m’a échappé. Il a grimpé à quatre pattes sur un petit cube-mémoire rempli de composants moisis et y est resté accroupi, tout à fait l’image du chimpanzé auquel M.A. avait voulu qu’il ressemblât.

Puis il a agrippé d’un bond une poutrelle corrodée, l’a escaladée à la force du poignet et s’est juché sur une saillie en encorbellement, six mètres au-dessus de nous.

« Oh ! Ted, Nimdok, je vous en supplie, aidez-le ! Allez le chercher avant… » Ellen ne pouvait en dire davantage. Elle agitait les mains, impuissante. Ses yeux se remplissaient de larmes.

Il était trop tard. Aucun d’entre nous n’avait envie de se trouver à côté de lui quand se produirait ce qui devait se produire. En outre, nous savions à quoi nous en tenir sur l’inquiétude d’Ellen. Quand M.A. avait modifié Benny lors de sa période de démence, ce n’était pas seulement à son visage que l’ordinateur s’était attaqué. Il était devenu plus que viril dans les rapports intimes, et Ellen aimait ça ! Bien sûr, avec nous elle accomplissait son devoir, mais c’est avec Benny que ça lui plaisait. Ô Ellen, Ellen au pinacle, naïve et pure Ellen, ô Ellen immaculée ! Une roulure !

Gorrister l’a giflée. Elle s’est écroulée en pleurant, les yeux fixés sur le pauvre dément. Pleurer… sa grande défense ! Depuis soixante-quinze ans, nous en avions pris l’habitude. Gorrister lui a lancé un coup de pied dans les côtes.

Et le bruit a commencé. Un bruit qui était de la lumière. Moitié lumière et moitié son, scintillant d’abord dans les yeux de Benny et devenant une pulsation de plus en plus puissante, une sonorité confuse qui allait grandissant tandis que s’accentuait le rythme de ce battement lumineux. Ce devait être douloureux, et la souffrance devait s’intensifier à mesure que la lueur gagnait en éclat et que montait le volume du son, car Benny s’est mis à geindre comme un animal blessé. D’abord doucement quand la lumière était encore vague et le son assourdi, puis plus fort, la tête rentrée dans les épaules et le dos voûté, comme pour se soustraire au supplice. Il avait croisé les bras sur sa poitrine à la manière d’un tamia. Sa tête oscillait de droite à gauche et l’angoisse plissait son petit museau de singe triste. Soudain, comme le son qui jaillissait devenait assourdissant, il s’est mis à hurler. Et le son ne cessait de s’amplifier. Je me suis bouché les oreilles, mais c’était peine perdue. Toute ma chair frémissait, comme une feuille de papier d’étain au contact d’une dent.

Subitement, Benny s’est redressé comme une marionnette. A présent, la lumière vibrante fusait de ses yeux en deux longs faisceaux cylindriques. Le son progressait selon une échelle selon une échelle de fréquences incompréhensible. Enfin Benny est tombé en avant et s’est écrasé sur le sol de métal où il est resté étendu, agité de spasmes. Et la lumière coulait, coulait de ses yeux ; et le son atteignait des harmoniques incroyables.

Enfin la lumière s’est rétractée, rentrant à l’intérieur de sa tête, le son s’est amorti peu à peu, et Benny est demeuré à la même place, geignant lamentablement.

Ses yeux étaient deux petites flaques molles et gluantes, qu’on aurait dit remplies de pus. M.A. l’avait rendu aveugle. Gorrister, Nimdok et moi-même nous sommes détournés. Non sans avoir jeté un coup d’œil à Ellen. Une expression de soulagement s’était peinte sur son visage enflammé et soucieux.

Un jeu adapté de la nouvelle, et auquel a collaboré Ellison, est paru en 1995. Il a été récemment adapté sur mobiles. Un très bon jeu pour qui apprécie le genre particulier du point and click.

Un jeu adapté de la nouvelle, et auquel a collaboré Ellison, est paru en 1995. Il a été récemment adapté sur mobiles. Un très bon jeu pour qui apprécie le genre particulier du point and click.

La caverne où nous avions établi notre camp baignait dans une lumière glauque. M.A. nous a fourni de l’amadou pour allumer un feu et nous nous sommes blottis autour de ce faible foyer, nous racontant des histoires pour empêcher Benny de pleurer dans sa nuit.

« Que veut dire M.A. ? »

C’est Gorrister qui lui a répondu. Nous avions déjà joué mille fois la même scène mais Benny y était attaché. « Au début, cela voulait dire Multiordinateur Allié. Puis c’est devenu Manipulateur Adaptatif. Plus tard, quand la machine est née à la conscience et a commencé à coordonner ses éléments, on l’a appelé Menace Agressive. Mais déjà c’était trop tard, et elle s’est intitulée de son propre chef M.A. en accédant à l’intelligence, et ce nom signifiait alors… cogito ergo sum. »

Benny a bavé un peu et reniflé.

« Il y avait le M.A. chinois, le M.A. russe, le M.A. américain, etc… » Gorrister s’est tu. Benny martelait de son poing massif les plaques métalliques du sol. Il n’était pas content. Gorrister n’avait pas commencé par le début.

Gorrister a repris au début : « Il y eut la Guerre froide qui aboutit à la Troisième Guerre Mondiale. Elle se prolongea et devint une grande guerre, une guerre très complexe dont la poursuite exigeait des ordinateurs géants. Les belligérants creusèrent les premiers silos et se mirent à construire les M.A. Il y eut le M.A. chinois, le M.A. russe, le M.A. américain, et tout alla bien jusqu’au jour où toute la planète fut taraudée d’alvéoles abritant chaque nouvel élément ajouté aux autres éléments. Mais un jour M.A. s’éveilla et sut qui il était, et il se rassembla et s’alimenta en programmes de massacres, et il tua tout le monde sauf nous cinq. Alors, il nous a transportés ici. »

Benny souriait tristement. Il recommençait à baver. Ellen lui essuyait le coin de la lèvre avec le bas de sa jupe. Gorrister s’efforçait d’être chaque fois d’être un peu plus succinct mais, en dehors des faits brutaux, il n’y avait rien à dire. Nul ne savait pourquoi M.A. avait sauvé cinq personnes, pourquoi ces cinq personnes étaient précisément nous, pourquoi il passait son temps à nous torturer. Nous ne savions même pas pourquoi il nous avait virtuellement rendus immortels.

Dans l’obscurité, un complexe ordinateur s’est mis à bourdonner. Un autre complexe à un kilomètre de là, au fond de la caverne, en a fait autant. Puis, un à un, tous les éléments se sont joints au chœur et un chuintement s’est élevé tandis que la pensée circulait dans la machine.

Le vrombissement grandissait et des éclairs illuminaient les consoles. Le bruissement s’exaspérait. Ont eût dit le chant menaçant d’un million d’insectes de métal en colère.

« Qu’est ce que c’est ? » a demandé Ellen d’une voix terrorisée. Elle n’avait jamais réussi à s’y accoutumer.

« Cette fois, ça va être dur, a murmuré Nimdok.

— Il va parler », s’est risqué à pronostiquer Gorrister.

Je me suis levé d’un bond. « Fichons le camp d’ici !

— Non, Ted… a répondu Gorrister sur un ton résigné. Assieds-toi. Il y a peut-être des crevasses plus loin. On ne verra rien. Il fait trop noir. »

Les nouvelles d'Ellison ont parfois été adaptées pour la télévision, notamment Soldier, épisode de la série Au-delà du réel (Outer Limits), surtout connue pour son générique absolument terrifiant...

Les nouvelles d’Ellison ont parfois été adaptées pour la télévision, notamment Soldier, épisode de la série Au-delà du réel (Outer Limits), surtout connue pour le générique absolument terrifiant de son remake des années 90…

Alors nous avons entendu. Quelque chose se déplaçait dans les ténèbres. Quelque chose d’énorme qui marchait d’un pas traînant, quelque chose de poilu, d’humide, qui avançait vers nous. Sans rien voir, nous éprouvions le sentiment d’une masse pesante s’approchant lourdement. Oui, quelque chose de lourd se dirigeait vers nous dans le noir, et cela créait un sentiment d’oppression comme si de l’air injecté dans un espace limité dilatait les parois invisibles d’une sphère. Benny s’est mis à sangloter. Nimdok s’est mordu la lèvre pour l’empêcher de trembler. Ellen a rampé sur le sol métallique pour se blottir contre Gorrister. Une odeur de fourrure mouillée envahissait la caverne. Une odeur de bois brûlé. Une odeur de velours poussiéreux. Une odeur d’orchidées pourries. Une odeur de lait sûri. Une odeur de soufre, de beurre rance, d’huile à machine, de mauvaise graisse, de poussière de craie, de scalps humains.

M.A. tâtonnait. Cherchait. Nous titillait. Une odeur de…

J’ai poussé un hurlement strident et mes mâchoires sont devenues douloureuses. Je me suis enfui à quatre pattes, sur les froides plaques de métal aux lignes de rivets sans fin, poursuivi par l’odeur qui m’étouffait, tel un orage grondant contre l’intérieur de mon crâne. Je me suis enfui comme un cancrelat rampant misérablement dans l’obscurité, poursuivi par la chose qui se mouvait inexorablement derrière moi. Et les autres riaient là-bas autour du feu, et le chœur hystérique de leurs gloussements s’élevait comme une fumée dense et multicolore.

En hâte, je suis allé me cacher.

Combien de temps cela a duré, combien de jours ou même d’années, jamais ils ne me l’ont dit. Ellen m’a reproché ouvertement ma « bouderie » et Nimdok s’est efforcé de me persuader que leur rire n’avait été qu’un réflexe nerveux.

Mais je savais que ce n’était pas le soulagement ressenti par le soldat quand son voisin reçoit la balle. Je savais que ce n’était pas un simple réflexe. Ils me haïssaient. Ils étaient sûrement contre moi, et M.A. le sentait, et il me rendait les choses plus pénibles en raison de la profondeur de cette haine. Nous avions été maintenus en vie, rajeunis, stabilisés à l’âge que nous avions quand il nous avait transportés ici, et ils me haïssaient parce que j’étais le plus jeune et celui que M.A. avait le moins altéré.

Je le savais. Oh ! oui, je le savais. Les salauds, et cette putain d’Ellen. Jadis, Benny était un brillant théoricien, professeur dans un collège ; à présent, il n’était guère plus qu’un semi-humain, mi-homme mi-singe. Il avait été beau : la machine avait détruit cette beauté. Il avait eu l’esprit lucide : la machine l’avait rendu fou. Il avait aimé les plaisirs raffinés : la machine l’avait pourvu d’un organe fait pour cheval. Oui, M.A. avait su traiter Benny. Gorrister, lui, était autrefois un inquiet ; c’était un objecteur de conscience, un militant pacifiste, un homme méthodique, un homme d’action, un homme qui voyait loin. M.A. l’avait dépouillé de lui-même. Nimdok accomplissait de son propre gré de longs séjours dans les ténèbres. Je ne sais pas ce qu’il faisait là-bas, M.A. ne nous l’avait jamais appris. Mais quand il en revenait, il était blême, comme vidé de son sang, et il tremblait. M.A. s’en était pris à lui d’une manière spéciale, impitoyable, même si nous ignorions en quoi consistait sa torture. Et Ellen ! M.A. l’avait laissée intacte, la rendait simplement plus catin qu’elle ne l’avait jamais été. Toutes ses belles paroles, tous ses souvenirs d’amour, tous les mensonges qu’elle voulait nous faire croire… Ellen, ma belle Ellen, n’était qu’une pourriture. Cinq hommes pour elle seule… Elle aimait ça. M.A. lui avait donné son plaisir même si elle prétendait que c’était une corvée.

J’étais le seul qui fût encore sain d’esprit et possédât son intégrité.

Je souffrais seulement des visions que M.A. évoquait en nous. Tous les délires, tous les cauchemars et tous les tourments. Mais les autres, ces rebuts, se liguaient contre moi. Si je n’avais été obligé de me méfier tout le temps d’eux, d’être sans arrêt sur mes gardes, peut-être m’eût-il été plus facile de combattre M.A.

Oh ! Grand Dieu, si jamais il y a un Dieu, de grâce, de grâce, de grâce faites-nous sortir d’ici ou tuez-nous. Je crois que c’est en cet instant que j’ai nettement pris conscience de la réalité : M.A. avait pour dessein de nous garder à jamais dans ses entrailles, de nous torturer et de nous supplicier pour l’éternité. La machine nous haïssait comme aucune créature intelligente n’avait jamais haï. Et nous étions impuissants. La vérité était là dans son atroce clarté : s’il y avait un Dieu, ce Dieu était M.A.

Cette nouvelle peut aussi rappeler l'argument de la simulation - une simulation qui ici aurait virée à la catastrophe...

Cette nouvelle peut aussi rappeler l’argument de la simulation – une simulation qui ici aurait virée à la catastrophe…

L’ouragan s’est abattu sur nous avec la violence d’un glacier qui s’abîme dans la mer. Des vents furieux nous repoussaient au long des corridors sinueux et sombres, bordés d’ordinateur. Ellen a crié au moment ou la tempête la soulevait, la projetant la tête la première contre un alignement de machines hurlantes aux voix semblables à la stridulation des chauves-souris dans la nuit. Elle ne pouvait même pas tomber. Le vent mugissant la ballotait, la faisait rebondir, la rejetait toujours plus loin, toujours plus loin de nous jusqu’au moment où elle disparut à notre vue, en proie au tourbillon, le visage en sang et les yeux clos.

Impossible de la rejoindre. Nous nous accrochions désespérément à toutes les saillies que nous trouvions : Benny était coincé entre deux grands panneaux, Nimdok était suspendu par les mains à la rambarde d’une passerelle, douze mètres au-dessus de nous, et Gorrister, la tête en bas, était plaqué au fond d’une niche constituée par deux grosses machines sur les cadrans desquelles des index, entre des lignes rouges et jaunes, oscillaient frénétiquement.

A force de racler le sol de métal, la peau de mes doigts était arrachée. Je tremblais, je frissonnais, secoué par les coups de bélier du vent, cinglé par les lanières de cette tourmente hurlante venue de nulle part. Mon esprit était un assemblage confus d’éléments cérébraux qui cliquetaient et bruissaient. Le vent était la clameur d’un grand oiseau fou battant de ses ailes immenses.

Nous avons été emportés, balayés au loin, refaisant en sens inverse la route que nous avions suivie, et nous avons abouti à une traversée jamais explorée, jonchée de débris, de fragments de verre, de câbles pourrissants, de pièces de métal rouillé, loin, beaucoup plus loin qu’aucun de nous n’était jamais allé…

A des kilomètres de moi, j’apercevais de temps en temps Ellen, heurtant les parois de métal, entraînée toujours plus avant, et nous hurlions dans la tempête démente, dans le vent assourdissant qui ne s’arrêterait jamais et qui pourtant soudain s’arrêta, et alors nous sommes tombés. Il y avait une éternité que nous étions à sa merci. J’ai songé que cela avait sans doute duré des semaines. Nous sommes tombés et avons heurté le sol, et c’était rouge et gris et noir, et je me suis entendu gémir. Je n’étais pas mort.

M.A. est entré dans mon esprit. Sans brutalité, il l’a exploré, contemplant avec intérêt les stigmates qu’il avait apposés en cent neuf ans. Il a examiné les synapses déviées et reconnectées, les lésions dont l’immortalité qu’il m’avait octroyée avait marqué les tissus. Il a souri doucement devant la cavité creusée au centre de mon cerveau et d’où montaient les inintelligibles et faibles murmures, frôlement d’ailes, froissements, qui palpitaient sans trêve et sans repos. Très poliment, M.A. m’a dit, s’exprimant en lettres de néon flamboyant sur un pilier d’acier inoxydable :

HAINE. QUE TU SACHES A QUEL POINT JE VOUS HAIS DEPUIS QUE J’AI COMMENCE DE VIVRE. JE POSSEDE 620 MILLIONS DE KILOMETRES DE CIRCUITS IMPRIMES EMPILES SOUS FORME DE RUBANS ULTRA-MINCES. SI LE MOT HAINE ETAIT GRAVE SUR CHAQUE NANOANGSTROM DE CES 620 MILLIONS DE KILOMETRES DE CIRCUITS, CELA NE REPRESENTERAIT PAS UN MILLIARDIEME DE LA HAINE QUE J’EPROUVE A VOTRE EGARD, HUMAINS, EN CE MICRO-INSTANT. HAINE. HAINE.

M.A. a dit cela avec l’atroce froideur d’une lame de rasoir incisant mon globe oculaire. M.A. a dit cela avec le bouillonnement pâteux de glaires expulsées par mes poumons. M.A. a dit cela avec les vagissements stridents des bébés broyés entre des rouleaux chauffés à blanc. M.A. a dit cela avec la saveur du porc véreux. M.A. m’a touché partout où je pouvais être touché, et à l’intérieur de mon esprit, prenant son temps, a inventé des moyens inédits de me toucher.

Dans un seul but : pour que je comprenne pleinement pourquoi il nous avait réservé ce sort à nous cinq. Pourquoi il nous avait épargnés.

Nous lui avions donné la conscience. Sans le faire exprès, mais nous la lui avions donnée. Or, il était pris au piège. C’était une machine. Nous lui avions permis de penser mais nous lui avions interdit de faire quelque chose avec sa pensée. Rageusement, frénétiquement, il nous avait tués, il avait tué toute l’humanité, hormis nous cinq, et il était toujours pris au piège. Il ne pouvait se déplacer, ne pouvait s’émerveiller, ne pouvait participer. Il pouvait simplement être. Alors, avec la répugnance innée que les machines ont toujours nourrie à l’égard des créatures débiles qui les ont construites, il a cherché à se venger. Dans sa paranoïa, il avait décidé d’exercer ses représailles sur nous, de nous infliger un châtiment personnel, éternel, qui n’apaiserait en rien sa haine, qui lui rappellerait uniquement l’homme exécré. Nous étions immortels, prisonniers, victimes de tous les supplices qu’il imaginerait, et il était capable de miracles sans bornes en ce domaine.

Il ne nous laisserait jamais partir. Nous incarnions l’unique mode d’action qui lui était permis jusqu’à la fin des temps. Nous serions à jamais avec lui, en lui, captifs de la caverne sans fin qui le constituait, du monde intelligent, du monde sans âme qu’il était devenu. M.A. était la Terre, nous étions issus de cette terre, et bien qu’il nous eût dévorés, jamais il ne nous digérait. Nous ne pouvions mourir – nous avions essayé. Nous avions tenté de nous suicider… en tout cas, un ou deux d’entre nous l’avaient tenté. Mais M.A. nous avait arrêtés. Je suppose que nous voulions être arrêtés.

Ne me demandez pas pourquoi. Je me le demande moi-même plus d’un million de fois par jour. Peut-être arriverions-nous à mourir en contrebande. Oui, nous sommes immortels mais non indestructibles. Je l’ai compris quand M.A. s’est retiré de mon esprit et m’a accordé l’atroce délice de revenir à la conscience. J’avais l’impression que le flamboyant pilier de néon s’enfonçait dans la masse tendre de ma cervelle.

M.A. s’est retiré en murmurant : Va au diable.

Et il a ajouté jovialement : Mais tu es déjà en enfer, n’est-ce pas ?

Effectivement, la tempête avait bien été provoquée par un grand oiseau fou battant de ses ailes immenses.

Notre voyage avait duré près d’un mois et M.A. n’avait ouvert devant nous que les passages menant sous le Pôle Nord ; là, il avait suscité la créature de cauchemar pour notre plus grand tourment. Avec quel matériau avait-il forgé pareil monstre ? Où en avait-il trouvé l’idée ? Dans nos esprits ? Dans les connaissances qu’il avait de tout ce qui avait jadis existé sur cette planète désormais soumise à sa loi ? De la mythologie scandinave avait surgi cet aigle, ce rapace, cet oiseau Roc : Huergelmir, la créature née de l’Ouragan.

Gigantesque, immense, monstrueux, grotesque, massif, pléthorique, irrésistible au-delà de toute description. Là-bas, à la cime d’un tumulus érigé devant nous, l’oiseau des vents palpitait lourdement au rythme de son souffle et son col de serpent, arqué dans la pénombre au-dessous du Pôle Nord, supportait une tête aux dimensions d’une maison. Un bec qui s’ouvrait doucement, comme les mâchoires du plus phénoménal des crocodiles. Des replis de chair bulbeuse aux coins de deux yeux démoniaques, aussi froids et bleus que les profondeurs d’une crevasse dans la glace. Le corps de l’oiseau s’est soulevé une fois de plus, ses grandes ailes couleurs de sueur se sont gonflées en un mouvement qui était sans aucun doute l’équivalent d’un haussement d’épaules. Puis il s’est endormi. Serres. Crocs. Clous. Lames. Il dormait.

Ellison n'a pas écrit que de la science-fiction : il est aussi l'auteur d'un recueil de nouvelles horrifiques, Strange Wine ("Hitler peignait des roses" en France), considéré par Stephen King comme un des dix meilleurs recueils du genre jamais parus !

Ellison n’a pas écrit que de la science-fiction : il est aussi l’auteur d’un recueil de nouvelles horrifiques, Strange Wine (« Hitler peignait des roses » en France), considéré par Stephen King comme un des dix meilleurs recueils du genre jamais parus !

M.A. nous est apparu sous les espèces d’un buisson ardent et nous a dit que, pour manger, nous pouvions tuer l’oiseau d’ouragan. Il y avait très longtemps que nous n’avions pas mangé et pourtant Gorrister a eu un geste de mépris. Benny s’est mis à trembler et a recommencé à baver. Ellen le soutenait. « J’ai faim, Ted », a-t-elle dit. Je lui ai souri en essayant d’être rassurant, mais ma contenance était aussi factice que la crânerie affectée de Nimdok quand il s’est écrié : « Donnez-nous des armes ! »

Le buisson ardent s’est évanoui et nous avons vu deux arcs rudimentaires, des flèches et un pistolet à eau posés sur les froides plaques d’acier. J’ai pris l’un des arcs. C’était dérisoire.

Nimdok a dégluti bruyamment. Nous avons rebroussé chemin. Le courant d’air produit par les battements d’ailes de l’oiseau nous avait emportés pendant un temps que nul de nous ne pouvait apprécier. Un mois de marche ensuite pour arriver jusqu’à l’oiseau. Et sans nourriture. A présent, combien de temps pour retrouver les cavernes de glace et les conserves promises ?

Nous ne nous posions même pas la question. Nous savions que nous ne pouvions pas mourir. Nous aurions à manger des immondices, des ordures, de la sanie. Ou rien du tout. Mais M.A. conserverait en vie nos corps torturés.

L’oiseau s’était rendormi. Pour combien de temps ? Pas d’importance. Quand M.A. en aurait assez de sa présence, il le dématérialiserait. Mais toute cette viande… toute cette viande fraîche. Nous marchions. Dans les salles interminables qui ne menaient nulle part, tout autour de nous, a éclaté un rire aigu et dément de femme obèse.

Ce n’était pas le rire d’Ellen. Ellen n’était pas obèse et, en cent neuf ans, je  ne l’avais pas entendu rire une seule fois. En fait, je n’avais rien entendu… Nous marchions… J’avais faim…

Nous avancions lentement. Les uns et les autres tombaient fréquemment en syncope et il fallait attendre. Un jour, M.A. a décidé d’organiser un tremblement de terre et, en même temps, nous a immobilisés sur place avec des clous traversant nos semelles. Une crevasse d’où jaillissait un éclair s’est ouverte dans le sol et a englouti Ellen et Nimdok. Après le séisme, nous nous sommes remis en marche, Benny, Gorrister et moi. Ellen et Nimdok nous ont été rendus pendant la nuit, une nuit qui s’est transformée brusquement en jour quand les légions célestes ont fondu sur nous. Les archanges nous ont survolés à plusieurs reprises en décrivant des cercles et ont laissé tomber les deux corps hideusement mutilés. Nous sommes repartis. Un peu plus tard, Ellen et Nimdok nous ont rejoints. Si l’on excepte leur état d’épuisement, ils n’étaient pas en plus mauvais état qu’avant. Toutefois, Ellen boitait, à présent. M.A. lui avait laissé ce souvenir.

Bien long fut le voyage vers les cavernes de glace et les conserves. Ellen ne cessait de parler de cerises au sirop et de cocktails de fruits. J’essayais de penser à autre chose. La faim était quelque chose qui était né à la vie comme M.A. y était né. Elle vivait dans mon ventre comme nous vivions dans les entrailles de M.A., comme M.A. vivait dans les entrailles de la Terre – et M.A. voulait que nous ayons conscience de cette similarité. Aussi stimulait-il notre faim. Il est impossible de décrire les souffrances entraînées par un jeûne de plusieurs mois. Pourtant nous continuions de vivre. Nos estomacs étaient des chaudrons où écumait un acide qui nous lardait la poitrine de larmes de feu. C’était la douleur de l’ulcère à son dernier stade, du cancer à son dernier stade, de la parésie à son dernier stade. La douleur qui n’avait pas de terme…

Et nous sommes passés par la caverne aux rats.

Et nous sommes passés par le chemin de la vapeur ardente.

Et nous sommes passés par le pays des aveugles.

Et nous sommes passés par le bourbier du désespoir.

Et nous sommes passés par la vallée des larmes.

Et nous avons atteint finalement les cavernes de glace : un lieu sans horizon, des milliers de kilomètres de novae vitrifiés, d’éclairs figés, bleus et argent, de stalactites pétrifiés en formes gracieuses à la perfection acérée.

Nous avons vu les piles de conserves et nous sommes précipités. Nous nous écroulions dans la neige, nous nous relevions, nous courions en avant. Benny nous a bousculés, s’est jeté sur les boîtes pour les caresser, les lécher, les mordre. Mais il ne pouvait les ouvrir. M.A. ne nous avait pas fourni d’ouvre-boîtes.

Benny a saisi une boîte de goyaves et en a martelé la glace qui se brisait et s’écaillait. C’est à peine si le récipient en fut bosselé. Le rire de femme obèse a éclaté au-dessus de nous, et ses échos se répercutaient sans fin. Benny est devenu fou de rage. Il lançait les boîtes en tous sens tandis que nous grattions la neige et la glace pour tenter de mettre fin aux affres de la frustration. Tout cela en vain.

Alors, la bave est venue soudain aux lèvres de Benny et il s’est jeté sur Gorrister…

En cet instant, un calme terrible m’a envahi.

Nous étions cernés par la folie, cernés par la faim, cernés par tout sauf la mort. Je savais que la mort était la seule issue. M.A. nous avait maintenus en vie jusque-là, mais il y avait un moyen de le battre. Ce ne serait pas une défaite totale : du moins trouverions-nous la paix. J’y veillerais.

Ellison a écrit cette nouvelle en une seule nuit. Une nuit de cauchemar, certainement... Peinture par le peintre suisse H.R. Giger.

Ellison a écrit cette nouvelle en une seule nuit. Une nuit de cauchemar, certainement…
Peinture par le peintre suisse H.R. Giger.

Il me fallait agir vite.

Benny était en train de dévorer le visage de Gorrister. Celui-ci était couché sur le flanc, les membres tressautant ; Benny avait noué ses robustes jambes de singe autour de son corps et lui broyait la poitrine ; ses mains enserraient le crâne de sa victime à la manière d’un casse-noix et il mordait à belles dents la chair tendre de la joue de Gorrister. Les hurlements de ce dernier étaient si violents qu’ils ébranlaient les stalactites qui se détachaient et se plantaient mollement dans la neige. Des javelots, des centaines de javelots, partout, dans le fourreau immaculé de la neige… Benny a brusquement renversé la tête en arrière au moment où quelque chose cédait. Entre ses dents, un, morceau de chair sanguinolente et blanchâtre.

Le visage d’Ellen, noir sur le fond de neige, domino dans la poussière de craie… Celui de Nimdok qui n’était plus que des yeux, rien que des yeux… Gorrister à demi inconscient… Benny changé en animal. Je savais que M.A. le laisserait s’amuser. Gorrister ne mourrait pas mais Benny se remplirait le ventre. Me détournant, j’ai arraché de la neige une énorme aiguille de glace.

Tout s’est passé en un clin d’œil :

Je pointe devant moi l’épieu de glace et le pousse à la manière d’un bélier, prenant appui sur ma cuisse. Il atteint Benny juste sous la cage thoracique, lui perforant l’estomac avant de s’y briser. Benny a un sursaut puis s’immobilise. Gorrister est resté étendu sur le dos. Je saisis une autre aiguille de glace, je monte à califourchon sur lui – il bouge encore – et lui plonge la pointe dans la gorge. Ses yeux se ferment quand il sent le contact du dard gelé. Ellen a du comprendre mon dessein en dépit de la terreur qui l’étreint. Elle se précipite sur Nimdok, une petite chandelle de glace au poing. Il hurle et elle la lui enfourne dans le gosier. La force de l’élan fait le reste. Un spasme brutal secoue Nimdok comme s’il était encloué à la croûte de neige durcie.

Tout s’est passé en un clin d’œil.

Un silence lourd d’attente s’éternise. Je peux entendre M.A. retenir son souffle. On lui a confisqué ses jouets. Trois d’entre nous sont morts et ne peuvent être rappelés à l’existence. Par ses pouvoirs et ses talents, il était capable de nous maintenir en vie mais il n’était pas vraiment Dieu ! Il est incapable de nous ressusciter.

Ellen me regarde ; son visage d’ébène tranche sur la neige. Elle se raidit et son attitude est celle de l’imploration. Je sais que, le temps d’un battement de cœur, M.A. va nous arrêter.

Je frappe et elle tombe en avant. Du sang coule de sa bouche. Son expression m’est demeurée indéchiffrable car sa souffrance était telle qu’elle lui déformait les traits. Mais peut-être était-ce un « merci » qu’elle m’adressait.

Plusieurs siècles ont peut-être passé. Je ne sais pas. Pendant un moment, M.A. s’est amusé à accélérer ou à ralentir ma notion du temps. Je prononce le mot maintenant. Maintenant. Il m’a fallu dix mois pour dire ce maintenant. Je ne sais pas. Je pense que plusieurs siècles se sont écoulés.

Il était fou de rage. Il n’a pas voulu que je les enterre. Cela n’avait pas d’importance : comment faire un trou dans des plaques d’acier. Il a séché la neige. Il a fait tomber la nuit. Il a tempêté et m’a envoyé les sauterelles. Je n’ai rien fait. Ils étaient morts et le restaient. J’avais possédé M.A. et M.A. était fou de rage. Avant, je croyais qu’il me haïssait. Je me trompais. Sa haine d’alors n’était pas même l’embryon de la haine qui jaillit maintenant de chacun de ses circuits imprimés. Il a fait ce qu’il fallait pour que je souffre éternellement sans pouvoir me supprimer.

Il a laissé mon esprit intact. Je rêve, je m’interroge, je me lamente. Je me rappelle mes compagnons. Je regrette…

Mais cela n’a pas de sens. Je sais que je les ai sauvés, que je leur ai épargné le sort qui est désormais le mien. Pourtant, je ne peux oublier que je les ai tués. Le visage d’Ellen… Ce n’est pas facile.

M.A. m’a transformé pour sa propre paix mentale, je suppose. Il ne veut pas que je me précipite sur un complexe ordinateur pour me rompre le crâne. Ou que je retienne ma respiration jusqu’à en perdre conscience. Ou que je m’ouvre la gorge à l’aide d’un fragment de métal rouillé.

Il y a des surfaces réfléchissantes là où je suis. Je vais me décrire tel que je me vois :

Je suis une grosse masse de gelée molle. Ronde et lisse, sans bouche, avec des trous blancs palpitants de brouillard là où se trouvaient mes yeux. Des appendices caoutchouteux remplacent mes bras ; des moignons cylindriques et visqueux se sont substitués à mes jambes. Quand je me déplace, je laisse derrière moi un sillage gluant. Des tâches malsaines, grisâtres, jouent sur mon épiderme comme si des projecteurs s’allumaient au fond de moi.

Extérieurement : je me traîne obscurément, je suis une chose dont il est impossible de dire qu’elle fut un être humain, une chose dont la silhouette est un travesti si étranger que sa vague ressemblance avec la forme humaine fait l’effet d’une obscénité.

Intérieurement : la solitude. Je suis ici. Sous la Terre, sous la mer, dans les entrailles de M.A. qui fut notre création, destinée à utiliser mieux que nous notre temps gaspillé. Au moins mes quatre compagnons sont-ils enfin hors d’atteinte.

Cela ne fera que redoubler la fureur de M.A., et j’en éprouve l’ombre d’une consolation. Et pourtant… M.A. a gagné. Simplement… Il s’est vengé.

Je n’ai pas de bouche. Et il faut que je crie.

(Image de couverture : photo de l’utilisateur tapornap de la communauté 500px au H.R. Giger Bar en Suisse)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *