La poésie du Cosmos

Mon amour, ce vaisseau je l’ai construit pour toi
On le dit supraluminique, sais-tu pourquoi ? [i]
C’est qu’il voyage à une vitesse insoupçonnée
Même la lumière n’ose le dépasser

Nous sommes partis par un beau matin de printemps
Après des adieux qui furent bien sûr déchirants
Au revoir, vous me manquerez mes chers amis
Bonjour à la beauté des espaces infinis

La Lune, issue du ventre de notre planète
Vestige d’un ancien cataclysme céleste. [ii]
Elle fut la première à recevoir nos faveurs
Au travers d’une contemplation de plusieurs heures

Mars, Dieu de la guerre, planète rouge de sang[iii]
Que d’aucuns pensaient habitée voilà cent ans[iv]
Plaines vides, autrefois recouvertes d’eau[v]
Désormais foulées par nos modestes robots[vi]

Tu t’es mise à pleurer devant les deux géantes
Jupiter, ornée d’une immense plaie béante[vii]
Saturne et ses anneaux d’apparence si purs[viii]
Larmes d’amour face aux beautés de la nature

C’est à ce moment que je me suis retourné
Tu as compris et laissé un cri s’échapper
Pâle point bleu, noyé dans un océan noir
La Terre, que nous n’allions plus jamais revoir

Oui, nous en convînmes tous les deux
A l’aune de ce spectacle fort délicieux
Que l’homme est décidément bien peu de chose
Près de ces monstres gravitant en osmose

Il en est un qui avait tout compris
Sagan et sa physique aux airs de poésie
Condensée sur un point, toute l’humanité
Livre bataille pour des morceaux de contrée[ix]

Cette vaste scène cosmique eut une autre allure
Lorsque nous frôlâmes Neptune, d’un bleu pur[x]
En fonçant vers Uranus, d’un froid sépulcral, [xi]
Pour enfin approcher Pluton la marginale. [xii]

Apprécie, t’ai-je dit, le chemin accompli,
Qui n’est rien, rien pourtant aux yeux de l’infini.
Deux cent milliards d’étoiles dans la Voie Lactée,
Leurs planètes dansant grâce à la gravité

Mais si pouvoir contempler de telles merveilles
Eut sur toi un effet sans nul autre pareil
Un autre sentiment s’empara de toi
La peur de commencer à douter de ta foi.

Comment, disais-tu, concevoir l’idée de Dieu
Et se délecter de l’immensité des cieux ?
Quand tout semble régi par les lois du hasard,
De l’apparition de la vie jusqu’aux quasars.

Le hasard n’entre aucunement là-dedans
Du Big-Bang jusqu’à l’apparition du vivant
Garde toujours, répondis-je, ton sens critique,
Le monde est régi par les mathématiques.

Et l’Univers a été réglé de façon
A ce que l’homme y fasse son apparition
Change l’un de ces paramètres primordiaux
Et alors nous ne deviserions pas là-haut[xiii]

Dieu ou multivers, je ne pourrais pas trancher[xiv]
En ton âme et conscience, à toi de décider
Mais je te prie, oublie ces réflexions pour l’heure
Regarde, nous venons de dépasser Voyager[xv]

Je vais maintenant courber l’espace un peu plus
Pour voyager encore plus vite, voilà l’astuce
Regarde défiler toutes ces galaxies
La vie, oui, j’en suis sûr, s’est partout épanouie

Eloignons-nous de cette drôle de sphère
Dont rien ne s’échappe, pas même la lumière
Voilà donc le terrible destin du trou noir
Invisible, seuls ses effets se laissent voir[xvi]

Le temps a de bien étranges propriétés
L’humanité le croyait pour toujours figé
La relativité nous prouva le contraire, [xvii]
Depuis notre départ, combien de siècles sur Terre ?

Nous voilà parvenus aux confins de l’espace
Et me revient en tête un souvenir fugace
Gagarine, et son retour sur Terre, plein d’espoir[xviii]
Combien cela semble maintenant dérisoire !

Je dis confins, mais cet espace a-t-il une fin ?
Et demain, se rétractera-t-il en un point[xix]
Ou bien alors s’étendra-t-il à tout jamais
Nous laissant dans la nuit, le froid : c’est mon souhait[xx]

Oui, ton plus grand rêve est désormais accompli
Voyager dans l’espace, même depuis un lit
Je ne sais pas si mes vers te sont parvenus
Dans ce sommeil dont tu ne prends pas le dessus

Nous partageons la même généalogie
Avec ce qui compose l’Univers ; c’est ainsi
Car nos atomes sont nés dans cette vaste toile
Au cœur du brasier formidable des étoiles[xxi]

Lorsque tu seras partie, non, je ne peux dire,
Où tes milliards d’atomes iront frémir
Mais je me plais, oui, à penser qu’un peu de toi
Vivra à tout jamais, partout autour de moi.[xxii]


[i] Un vaisseau est dit supraluminique lorsqu’il est capable de voyager à une vitesse supérieure à celle de la lumière, ce qui est strictement interdit par les lois de la relativité. Autrement dit, il faut trouver des subterfuges, comme par exemple « courber » l’espace tel que le propose par exemple le physicien Miguel Alcubierre.

[ii] Une hypothèse crédible suppose que la Lune est issue de la collision entre la Terre en cours de formation et un objet céleste de la taille de Mars. La matière éjectée dans l’espace et orbitant autour de la Terre aurait créée la Lune.

[iii] Mars est rouge tout simplement parce que son sol est riche en oxyde de fer (c’est-à-dire en rouille).

[iv] Les canaux martiens étaient pris pour un système d’irrigation de Mars : ils n’étaient en fait qu’un phénomène géologique.

[v] Mars était voilà autrefois recouverte de plusieurs océans.

[vi] Quatre rovers ont parcouru le sol de Mars.

[vii] Ce qu’on appelle la tâche rouge de Jupiter est en réalité un gigantesque cyclone d’un diamètre d’environ 15000 kilomètres, soit plus que la Terre !

[viii] D’apparence : ces anneaux sont composés de blocs de glace dont la taille peut aller de celle d’un grain de poussière à plusieurs dizaines de mètres.

[ix] La photo de la Terre prise par Voyager en 1990 à 6,4 milliards de kilomètres inspira un livre à Sagan, Pale Blue Dot, dont un extrait est resté célèbre.

[x] L’origine de ce bleu si intense est encore méconnue à ce jour.

[xi] La planète la plus froide du Système Solaire, jusqu’à -224°C !

[xii] Pluton a été relégué en tant que planète naine en 2006.

[xiii] C’est le principe anthropique fort, qui veut que l’Univers a été réglé dès les premiers instants après le Big Bang pour favoriser l’émergence de la vie sur la Terre.

[xiv] Partant du postulat de la note précédente, soit ce réglage est issu d’un principe créateur (appelé ici Dieu), soit il existe une infinité d’univers parallèles aux nôtres, chacun avec des propriétés physiques différentes, et parmi cette infinité de multivers aléatoires (10500, soit un 1 suivi de 500 zéros), seule le nôtre aurait tiré la « combinaison gagnante » des conditions favorables à la vie.

[xv] Les sondes américaines Voyager 1 et Voyager 2 ont été lancées en 1977. Voyager 1 se trouve aujourd’hui à plus de 18 milliards de kilomètres du Soleil, dans l’espace interstellaire. Elle continue d’émettre, petite bouteille lancée vers l’infini.

[xvi] Lire l’article consacré au trou noir Gargantua du film Interstellar.

[xvii] Considérée souvent comme la plus belle théorie jamais inventée par un homme, la théorie de la relativité générale, élaborée par Albert Einstein entre 1907 et 1915, explique que la matière présente dans l’Univers modifie la géométrie de l’espace mais aussi du temps, qui n’est donc plus figé et linéaire mais devient « relatif. »

[xviii] Le soviétique Youri Gagarine fut le premier homme envoyé dans l’espace, en 1961.

[xix] C’est la théorie du Big Crunch, l’inverse de Big Bang. Elle prévoit que l’Univers se contractera, que toutes les galaxies se rapprocheront, s’entrechoqueront et que l’Univers tout entier finira par être contenu dans un point, une singularité de l’espace-temps similaire au Big Bang. Cette théorie n’a plus le vent en poupe depuis qu’a été prouvé en 1998 que l’expansion de l’Univers s’accélère.

[xx] L’Univers est en expansion : les galaxies s’éloignent les unes des autres, elles nous laisseront dans plusieurs milliards d’années au beau milieu du vide. Nous ne percevrons plus aucune lumière de nos galaxies voisines : leur lumière ne nous parviendra plus, nous serons seul. Puis l’Univers se refroidira, et sa température se rapprochera du zéro absolu : c’est la mort de toute vie, la mort thermique, le Big Chill.

[xxi] C’est vrai : certains de nos atomes sont nés au cœur des étoiles.

[xxii] Quelle différence entre un arbre, un homme, une paire de pantoufles et un astéroïde ? Aucune, ce ne sont que des atomes qui se déplacent d’une manière ou d’une autre.

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